Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout que j’eusse découvert sur cette figure l’empreinte bourgeoise, et elle me félicita de ma perspicacité en termes que je ne rapporterai point, par modestie.
— Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de la Presse et cet aventurier de la finance, fut prodigieusement bourgeois, et comme seuls les Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre parenthèse, pour le rendre si différent de Napoléon. Vous parliez de M. Thiers, qui est le type du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur. Les deux masques ont des traits communs. Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire, mais elle ne signifie pas que Thiers avait le génie stratégique : elle signifie que le génie de Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois, auxquels nous devons tout ce qu’il y a d’arriéré, de superstitieux et d’étriqué dans le code. Nous ne concevons plus guère aujourd’hui que l’on puisse être un philistin avec une intelligence vaste et même du génie ; mais ce mélange n’était point si rare à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle. Émile était né en 1806.
« Le préjugé des enfants naturels est un de ceux que nous avons mis à néant. Mais il était alors vivace. Émile s’en croyait affranchi : la preuve du contraire est qu’il en souffrait, et sans raison, car jamais il n’avait subi les humiliations dont Alexandre Dumas fils s’est plaint si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois de s’appeler Émile tout court ; mais il avait pris d’autorité, et il portait publiquement le nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître, l’avouait. Et j’ai vu Émile, vieillard, illustre, sourdement souffrir d’une tache de naissance à laquelle personne ne pensait plus.
« D’un bourgeois, il avait encore cette vanité que vous appelez aujourd’hui snobisme. Il s’était marié deux fois. Sa première femme était l’esprit le plus facile et le plus brillant, poète, mais de profession, et surtout femme de lettres, et qui l’était devenue plus encore au contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée, sa collaboratrice. Il l’avait perdue trop jeune, et il ne l’oublia jamais. Il épousa cependant la veuve d’une espèce de prince allemand, et il fut encore, en ceci, bourgeois à la manière de Napoléon : il eut sa Marie-Louise après sa Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur, et il chassa la princesse avec fracas, en désavouant des enfants qu’elle était allée lui faire on ne sait où.
« Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes, que j’appellerai le snobisme du violon d’Ingres. Cet homme formidable, meneur d’hommes, terreur des gouvernements, ne jouissait pas de sa puissance réelle ni de ses succès : il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il bâclait, avec la même fièvre que ses articles, des pièces étranges, terribles, risibles, qu’on ne jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il inventa une belle situation dramatique ; il ne vint pas à bout de la pièce ; Dumas l’exécuta, sèche et poignante, et le succès fut brutal comme l’œuvre ; mais Émile trouva qu’on lui avait défiguré son idée, et retira sa signature.
« C’est le théâtre qui a fait de nos relations mondaines une intimité. Figurez-vous que je passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois même que Sarcey avait écrit dans un de ses feuilletons, où il aurait pu se dispenser de parler de moi : « Elle a le sens du théâtre. » D’où m’était venue cette réputation ? D’avoir joué, deux ou trois années durant, et Dieu sait quels rôles, aux Délassements-Comiques ? Franchement, d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens du théâtre, ou du moins un certain sens : c’est-à-dire que je pressentais infailliblement les endroits tragiques où le public poufferait de rire. Cette faculté ne laissait pas d’être précieuse pour Émile.
« Il me lut un jour une pièce où il y avait plus d’horreur, en trois actes, que dans tout Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus particulièrement eschylien. J’eus la vision prophétique d’une salle en délire, et je me fis un devoir d’indiquer à Émile, avec la dernière précision, tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit mal, me fit une scène, me traita même de bête, et déclara que je n’avais aucun sens du théâtre. Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics qu’il crut désormais en moi comme les esprits forts croient aux tireuses de cartes qui leur ont dit « des choses extraordinaires ». Et il ne manqua point de me venir lire la pièce suivante.
« J’en augurai à peu près de même, je lui donnai des indications aussi précises, et cette fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai de garder son manuscrit au fond d’un tiroir. J’ai à peine besoin de vous dire qu’il cessa dans l’instant même de croire en moi. Il me traita une seconde fois de bête, se fit jouer, et l’événement me justifia beaucoup plus que je n’eusse souhaité.
« Je ne suis point la femme qui veut avoir raison coûte que coûte et qui se console du malheur des autres avec un « je l’avais bien dit ». Certes le succès ou la chute d’une pièce sont peu de chose, et l’ivresse ou l’effondrement des auteurs un soir de première m’ont toujours paru disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant garder mon sang-froid quand je vis ce potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon après Waterloo. Il me supplia de ne pas l’abandonner. Je l’emmenai dans ma voiture. Je me gardai du « je l’avais bien dit », mais il me dit : « Ah ! Marguerite, si je vous avais cru ! » Et il me témoigna de la façon la plus touchante, la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi.
« — Soyez pour moi, me dit-il, la Francine de Maître Guérin, la fille et la tutrice de ce vieux fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable et même sévère. Je me laisserai conduire et, au besoin, morigéner par vous. »