« Allons donc ! » pensai-je ; et alors je m’aperçus que, depuis qu’elle exposait ses idées, tout en les trouvant féminines, je « cherchais l’homme » qui les lui avait pu suggérer ; de même qu’aux premiers mots qu’avait dits M. de Courpière de quinze cent mille francs, j’avais « cherché la femme » qui les lui procurerait. La réponse que venait de me faire la marquise me permettait de lui dire sans impertinence :
— Quel est le maître ?
Je n’y manquai point. Elle prit sur un des rayons de la bibliothèque, entre le Roman de la Momie et les Paradis artificiels, une miniature encadrée d’ébène, qu’elle me tendit.
La tête du personnage y était seule représentée, et je me demande à quel indice je devinai la disproportion de cette tête puissante au corps que je ne voyais pas, la stature brève, le cou dans les épaules. La peinture était minutieuse, d’une mollesse écœurante, et il fallait que le modèle eût des traits singulièrement nets et durs pour que l’artiste n’eût point réussi à les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs dardaient et assenaient un regard despotique, presque furieux. Le teint exsangue était d’un vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé les rides. Toute autre preuve de l’âge manquait, ainsi qu’aux visages entièrement rasés. De plus, le crâne était chauve, avec le même luxe de bosses qu’une tête destinée à la démonstration de la phrénologie. La pose était de trois quarts, mais on sentait le profil de médaille, et si ressemblant à celui de l’Empereur — ou de son neveu, que je me demandai un instant si je n’avais point devant les yeux quelque portrait gauche de l’un ou de l’autre.
Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale et point d’air de famille. Le personnage ressemblait à Napoléon, comme tant d’Américains lui ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain dans cette physionomie. Mais voici maintenant que j’y découvrais tous les traits du bourgeois d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul vrai — on n’en fait plus — M. Thiers ! — étroit, têtu, important, prépondérant, sculpté dans du bois, assis dans son faux-col. Comme je tire vanité de mon aptitude à déchiffrer les figures vivantes ou les portraits, je m’empressai de communiquer à lady Ventnor les résultats de mon analyse, et elle sourit d’un air à me faire croire qu’elle trouvait à ces réflexions quelque profondeur.
Je demandai alors le nom du personnage, et elle parut surprise que je ne l’eusse point reconnu. Elle me dit ce nom, qui était celui du plus célèbre journaliste d’hier : je ne l’ignorais point, mais je ne savais, sur l’homme, rien de précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta. Triste chose que l’éphémère puissance, la gloire viagère des journalistes ! Quoi ! la presse transformée et l’on peut dire recréée, tant d’écriture, un tel amas de papier, un labeur écrasant, une idée par jour, une influence si effective sur l’opinion et sur les événements, et rien ne reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un souvenir ! Elle transposa les stances à la Malibran et les appliqua aux journalistes : « Sans doute il est trop tard pour parler encore d’elle… »
— Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de même de lui. Je le connais mal, c’est une raison pour que je désire de le connaître davantage.
— Vous le connaissez mal, mais vous l’avez attrapé du premier coup. Vous n’avez eu qu’à jeter les yeux sur un assez pauvre portrait : cela est extraordinaire, et vous méritez que l’on vous fasse toucher du doigt la justesse de vos définitions.
« Émile, reprit-elle… Si je lui donne ce petit nom, qui était réellement le sien, n’allez pas croire que je le fasse par un reste de familiarité, et que je me permette de le tutoyer devant vous. Mais il affectait lui-même de s’appeler Émile tout court, par bravade, à titre d’enfant adultérin. C’est aussi un prénom philosophique, imprégné du souvenir de Rousseau. Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous pensez bien que c’est d’abord ce que je remarquai de lui. Je n’en avais pas fini l’autre jour avec les ressembleurs : il restait encore celui-là. J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie ; mais je sais qu’il n’y a point de ressemblance physique sans ressemblance morale, et que l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence, — à condition, bien entendu, que l’on sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur le même plan que l’âme de Napoléon ; âme de dominateur et d’organisateur, qui sans doute appliquait à des objets différents un génie pareil, sinon égal, et dont l’histoire pouvait aussi bien s’intituler Victoires et Conquêtes ; le mieux venu des ressembleurs, car sa ressemblance n’est point rigoureuse et servile ; le plus moderne, car c’est le Napoléon des affaires, il a livré et il a gagné les batailles de l’argent, il a créé des journaux comme l’autre des armées, il a fondé l’empire de la presse.
« Il peut vous rappeler aussi les Américains qui ont usurpé le masque de notre César. Il fut comme eux entreprenant et téméraire, il eut le goût du risque et il provoqua les hasards. La grandeur ne lui suffisait point : il préférait l’énormité. Il aimait les chiffres vertigineux. Ses conceptions étaient simples, et on disait, quand il avait réussi : « Ce n’est pas si malin », mais le tout était d’y penser. Par exemple, il diminua de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla le tirage. Il osa vendre son papier moins cher que le prix de revient, et il gagna beaucoup plus que la différence au moyen de la publicité. Ce sont des procédés américains si vous voulez ; mais il fut Américain sans le savoir, et avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français ; il fit fortune dans le commerce des idées en gros, des paroles sonores et du papier noirci : c’est une aventure bien française.