— Avec des appointements de chef. Je n’en demande pas plus.

— Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner sur tes gages.

— Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady Ventnor ?

— Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi je t’ai parlé de l’affaire ce matin.

Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon des archives. Je m’en félicitai. J’avais peu de foi au journal de M. de Courpière, que j’intitulais déjà, à part moi, le Pot au lait. Je pensais que lady Ventnor, après avoir éludé la proposition qui lui allait être faite de consacrer à cette feuille un de ses millions et la moitié d’un autre, serait bien aise de trouver un prétexte pour changer de conversation et se laisserait volontiers remettre par moi sur le chapitre de ses souvenirs et de ses correspondances.

Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité ni d’imprévu que M. de Courpière. Elle écoute d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au sérieux jusqu’à preuve du contraire : c’est un principe fort sage. Elle oblige ses interlocuteurs d’avoir des idées nettes et de mettre les points sur les i. Avec Maurice, la besogne n’est point petite ; mais elle s’en tira mieux que je n’eusse pu faire, moi qui ai l’habitude. Elle approuva les grandes lignes de son programme, puis elle le compléta et, pour expliquer ses vues personnelles, prononça une manière de discours-ministre sur la politique générale, tant extérieure qu’intérieure.

Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau, qui me parut un peu long, mais bien remarquable par le sens pratique : c’est l’essentiel de l’intelligence des femmes, les hommes seuls s’égarent quelquefois dans les nuages. Mais lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du terre à terre féminin. Cette personne bien pensante, qui m’avait souvent agacé par ses jérémiades sur les malheurs du temps présent, se manifesta soudain l’ennemie de toute superstition et même de tout principe, au moins de toute idée a priori, indifférente même à la forme du gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât une influence, et ne s’effarant d’aucune incohérence ni d’aucune contradiction de la réalité, enfin une opportuniste intégrale (il faut bien que j’use de cette langue). Elle en gênait M. de Courpière, que les bienséances et son titre obligent de croire à quelque chose.

J’observais le visage de lady Ventnor cependant qu’elle nous débitait sa profession de foi : le caractère s’en était modifié sensiblement. Elle me rappelait ces petites bourgeoises, épouses de commerçants, qui sont diligentes, entendues et commandantes ; qui ne portent point la culotte, mais au moins le pince-nez ; qui tiennent les livres et sont d’incomparables majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me semblait capable de gouverner la France, comme, par exemple, une boulangerie : la loi salique est peut-être une sottise. Je ne pus me défendre de lui adresser mes félicitations. Elle les reçut en boutiquière modeste, qui est à la peine, mais veut que son mari soit à l’honneur : « C’est lui qu’il faut complimenter, ce n’est pas moi. »

Elle dit :

— Je ne suis qu’une bonne élève.