Puis il me proposa d’aller rendre une visite à lady Ventnor, chez laquelle, me dit-il, il n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant le temps de mon absence. Il ajouta :
— D’autant que c’est maintenant à tous les diables, et de la dernière incommodité lorsque l’on n’a point d’automobile à sa disposition.
Il exagérait. Mme la marquise de Ventnor, qui demeure, l’hiver, à l’entrée du Bois de Boulogne, éprouve le besoin d’aller en villégiature un peu plus loin que le château de Madrid et un peu moins loin que le pont de Suresnes. Elle a loué entre ces deux points une villa fort simple, et même d’une rusticité inespérée, fort différente d’un certain « rayon de marbres et sculptures » qui se trouve auprès. Elle se croit aussi obligée de s’absenter quinze jours en août pour respirer l’air des montagnes ; mais elle était déjà revenue de sa corvée des altitudes. Madrid, ni même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il faut un automobile ; et le vicomte de Courpière avait eu la coquetterie de laisser les siens à la vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait pour en racheter un neuf ; j’imagine que ce n’était point d’avoir de quoi le payer comptant : sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes un fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte du Bois ; et, comme il faisait beau, nous achevâmes la route à pied.
Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces ennuis et de cette fatigue. Elle nous reçut froidement. Avant tout, elle exige de ses amis la régularité ; et j’ai observé que, sans avoir le délire de la persécution, elle se demande, quand on est resté plusieurs jours sans paraître, ce que l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce temps-là. L’idée ne lui vient pas que l’on pense à autre chose. Elle prit son ton commandant et rude, son ton second Empire, pour nous demander ce que nous étions devenus depuis des éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne répondit pas ; et moi je répondis « avec intention » (comme écrivent devant certaines répliques les auteurs de comédies), que j’avais fait un petit tour d’une huitaine dans l’île de Wight. Elle parut si décontenancée que je vis bien que j’avais frappé un grand coup, — je n’aurais pas été fâché de savoir lequel. M. de Courpière le vit de même, et me prouva qu’il ne baissait point ; car, avec un à-propos admirable, il me reprit : « Nous venons, dit-il, de faire un petit tour dans l’île de Wight ». Il appuya sur le pluriel, et il me regarda en jouant l’étonnement, comme s’il ne s’expliquait point pourquoi j’avais parlé au singulier.
Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel point qu’elle ne trouva à répondre que : « Vraiment ? » qui est une réplique médiocre. Elle ajouta, après un temps de réflexion : « En voilà une idée ! » comme s’il n’était pas naturel d’aller à Wight. M. de Courpière, afin de marquer notre avantage, dit :
— Nous avons eu l’honneur d’être reçus par lord Ventnor.
Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et je dis :
— Nous avons même passé une nuit sous son toit.
— Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous en vanter.
Cette réplique me parut grossière.