— Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque nous nous retirâmes, après une visite fort courte où la conversation avait plusieurs lois langui, tu vois que cela prend et qu’elle est furieuse.

— Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel motif ni, encore une fois, le parti que j’en puis tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air d’une femme qui fondera un journal avec moi demain matin. (J’admirai la décence de cette périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de ce qui se passe d’ordinaire entre deux personnes qui s’acheminent vers ce dénouement.

— Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune de ces choses ordinaires dût se passer entre lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon par sous-entendu : cela n’a point empêché l’évolution de s’accomplir, si je puis me permettre une expression si pédantesque ; et elle aboutira sans que vous ayez eu la peine d’échanger ces demandes et ces réponses qui sont embarrassantes, et d’ailleurs d’une pauvre littérature : je vous en fais mon compliment. Lady Ventnor a lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle avait l’intention de tomber d’elle-même comme un fruit, le moment venu. J’avoue que sa maturation semble avoir subi un ralentissement, et je doute que maintenant elle tombe d’elle-même : il lui faudra un prétexte, et ensuite une occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi, naturellement, d’amener cette péripétie.

— Tu es bon ! dit M. de Courpière. Qu’est-ce que tu veux que j’invente tout d’un coup, après n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser aller les choses toutes seules ?

— C’est ici, dis-je, triomphant, que va se manifester à toi l’utilité pratique de mon voyage et de mes documents. Nous avons, grâce à lord Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise, qu’elle ne nous aurait point données elle-même, et que nous n’aurions point trouvées à nous deux. Rappelle-toi sa double définition de lady Marguerite : une « petite femme », une « honnête femme ». Sens-tu combien cela est riche de substance, de sens et d’enseignement ?

— Pas du tout, répondit M. de Courpière.

— Tu m’étonnes, dis-je. « Petite femme » signifie que cette courtisane illustre, qui a dispensé du plaisir à tous les personnages marquants de son époque et déshabillé les princes, cette héroïne de mélodrame ou de faits divers pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi allégorique, en qui se personnifient l’amour et la sensibilité de tout un règne, enfin cette politique d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé sa propre histoire, souvent vulgaire, mais parfois infâme, ou tragique, ou même grandiose, sans se grandir, sans jamais cesser d’être pas grand’chose, une « petite femme », une petite femme de Meilhac. « Honnête femme… » Ah ! que le mari avait une belle façon méprisante d’articuler cette épithète !… « Honnête femme » veut dire qu’elle n’est pas singulière ni éminente dans l’exercice de son métier ; qu’elle n’avait pas des dons extraordinaires et que la pratique lui a peu appris ; qu’elle n’est pas inventive, ni ingénieuse ; sensuelle, je n’en sais rien, mais à coup sûr pas une bacchante ; enfin, très naïve ; et probablement aussi sentimentale, comme en ce temps-là, petite fleur bleue, — « honnête femme ! »

— Alors ? demanda M. de Courpière impatiemment : car il affecte de ne pas aimer les phrases, et ne sait pas distinguer entre celles qui ne signifient rien et les miennes.

— Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te mettre fort en frais d’imagination, et c’est tant mieux, car tu me parais vidé. Provoque un incident très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de réussir.

— Précise, dit M. de Courpière.