— Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle. Soit. Il faut que tu inspires à lady Ventnor de la jalousie, et quelle sente que tu la méprises.

— Naturellement, je la méprise, dit avec candeur M. de Courpière, et comment veux-tu qu’elle en doute ? Elle sait que je sais ce que tout le monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même m’en a dit.

Je fis observer à Maurice que les récits de la marquise étaient habilement choisis et conçus pour la mettre en valeur, et qu’elle y jouait parfois un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens appellent un mauvais rôle.

— Ses liaisons avec l’« Oncle », avec le grand ministre, avec le Napoléon de la presse et avec le « ressembleur » sont, dis-je, flatteuses. Rien ne m’a paru plus touchant que son aventure, qui frise l’inceste platonique, avec le bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du violoniste allemand est bien parisienne, et elle a trouvé moyen de placer l’atroce épisode Chantepie dans un décor d’ambulance qui sauve tout.

— Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle brode ?

— Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que la vérité, mais elle ne la dit pas toute, et elle n’aime point que l’on s’avise de la chercher sans sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous a faite quand je lui ai laissé entendre que son mari avait bavardé ? Nous sommes dans le bon chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous de tout le reste.

— Quel reste ?

— Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences, et la suite.

— Quelle suite ?

— Tu n’imagines pas que, depuis son mariage, elle a, si j’ose m’exprimer ainsi, tourné ses pouces ? Nous arrivons à une bizarre époque de l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter et s’agiter, entre la fin de la Commune et la fondation de ce gouvernement que tu aspires à renverser, des gens que l’on croyait morts depuis le 2 décembre, depuis quarante-huit, ou même depuis mil huit cent trente. Ce fut le temps où le faubourg Saint-Germain fréquentait à l’Élysée. Nous étions nés, nous avions même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie de retrouver aucune image nette de cette époque-là, qui s’est enveloppée soudainement d’oubli, comme toutes les périodes dites de transition. Il ne faut point tolérer que lady Ventnor saute par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses aventures d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites de la mépriser et de lui témoigner ce mépris, à moins que tu ne trouves mieux encore dans les paralipomena de ses années précédentes.