— Paralipomena ? s’écria M. de Courpière en écarquillant les yeux et en me regardant avec une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu par ce mot barbare ?
— C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a laissé de côté. Tu feras d’une pierre deux coups, et tu la rendras jalouse en même temps que tu l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir la personne auprès de qui tu iras ostensiblement aux informations.
— Qui est cette personne ? dit M. de Courpière.
Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai que, vu les circonstances, cela devait effaroucher ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé pour me dérober, et je lui désignai cette personne, une certaine comtesse Doulevant, familière de lady Ventnor, dont je n’ai pas même songé à mentionner le nom jusqu’ici, tant elle me semblait insignifiante, mais de qui l’importance m’apparut subitement.
A quelque heure du jour que l’on se présentât chez la marquise, on y trouvait installée cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui faisait du point de Hongrie. On n’y prenait point garde et l’on ne pensait même pas à demander ce que c’était. Je l’avais su par hasard. C’était une femme du vrai demi-monde selon Dumas, c’est-à-dire une comtesse authentique, séparée et déclassée à la suite du plus banal adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose cette plaisanterie, dans un demi-monde trop vieux. J’entends qu’elle y était venue à l’instant même que le demi-monde cessait d’exister proprement, et que les femmes de la meilleure société se décidaient à faire une concurrence officielle aux demoiselles de profession. Cet événement de l’histoire des mœurs a coïncidé avec la fin de la période intermédiaire dont je venais de faire un crayon à Maurice.
La comtesse Doulevant eut donc une carrière de galanterie fort courte, et qui dura exactement le même temps que ladite période. Elle se retira des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne les avait pas trop bien faites. La petite rente dont elle vivotait était un débris de sa fortune passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne s’en fût point tirée sans une autre petite rente que lui servait lady Ventnor. C’est pour reconnaître ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière de domesticité.
Elle avait bien sept ou huit ans de moins que la marquise, et elle était plus jolie, mais il aurait fallu se donner la peine de la regarder pour s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je jurerais que le blond de ses cheveux était naturel. Elle aurait dû inspirer le désir, et ce n’est point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient ; mais elle ne trouvait point d’amateurs et elle n’en cherchait même plus. Même jeune, une femme qui appartient à une époque révolue est passée. Celle-ci n’avait point su, comme lady Ventnor, survivre à un changement de régime.
— La Doulevant est une peste, dis-je à M. de Courpière. Elle hait lady Marguerite et te racontera de son amie toutes les horreurs que tu peux souhaiter ; elle en inventerait au besoin.
— Qu’est-ce que tu chantes ? répliqua le vicomte. Elles s’adorent ! Elles ne peuvent se passer l’une de l’autre.
— Justement, dis-je, elles ont l’une pour l’autre la haine des inséparables ; et, si tu entreprends la comtesse, la marquise se jettera aussitôt à ton cou.