Et il me sembla que je voyais briller son sourire comme on voit briller un regard.
— Vous n’avez pas peur des revenants ? lui dis-je.
— Au contraire, me répondit cette femme vraiment supérieure, du moins dans son emploi.
Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient, portant par les deux anses le grand panier de vaisselles et de victuailles qui sert aux parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte cochère s’entre-bâilla, et nous vîmes, dans un lointain d’obscurité profonde, deux ou trois lampes qui n’éclairaient guère mieux que les lampes de secours des théâtres. Le vestibule me parut plus sombre encore ; les marbres multicolores étaient comme éteints, mais la statuette d’argent qui marque le premier degré de l’escalier luisait comme si elle eût émis une lumière propre. Nous passâmes devant les grands salons, en désordre comme après un pillage, et nous arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé tant bien que mal. Aucun couvert n’y était dressé, puisque nous apportions tous nos ustensiles. On avait seulement placé, an milieu, une de ces belles tables à plateau d’onyx supporté par des sphinx de bronze, et sur la table deux flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme elles étaient coiffées chacune d’un petit abat-jour, elles n’éclairaient que la surface chatoyante de la table, et rien du reste de la pièce n’était visible, sauf la statue de Vénus sortant de l’onde, toute blanche. Les deux domestiques tirèrent du panier notre repas froid, le Champagne et l’argenterie, et disparurent.
Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse, et je pensais faire un souper original ; mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne me souvient justement pas d’en avoir jamais fait un qui ressemblât davantage à n’importe quel souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne craignait pas les revenants, au contraire ; mais elle ne les craignait pas pour M. de Courpière, ce n’était ni pour Mme Doulevant ni pour moi ; et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant que la partie demeurerait carrée. D’ailleurs, les revenants, pour faire leur effet, ne doivent justement pas être évoqués avec trop de précision ni, si je puis dire, trop littéralement : il faut que, sans les voir, on les sente qui rôdent. Pour l’instant, Mme la marquise de Ventnor n’avait qu’à jouer de ses agréments personnels, de sa jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle avait le caractère comme le visage, et qu’elle était encore parfaitement capable d’amuser un homme, même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais fait la fête pour s’amuser.
Elle y réussit à souhait ; et j’avoue même que cette réussite insolente m’étonna et me scandalisa un peu, comme celles des pièces qui ne me dérident point et que je vois qui enchantent autour de moi le public. Mais cette comparaison, que je fis, me suggéra une explication. J’ai beau être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas du même bord et je n’ai pas le même genre d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor (de qui, je le rappelle, Sarcey a écrit : « Elle a le sens du théâtre ») ne dit pas un mot cette nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait de grands éclats de rire. Je ne m’ennuyais pas, mais je ne saurais dire plus, et je conçus une grande estime pour la comtesse Doulevant, qui ne s’ennuyait pas plus que moi, mais ne s’amusait pas davantage.
Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être qu’une formalité, ne se prolongea guère. Lady Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux et se dirigea vers la porte. M. de Courpière n’hésita pas à la suivre, sans y être, comme on pense, invité par elle explicitement. Nous crûmes devoir, Mme Doulevant et moi, les accompagner jusqu’au seuil de la chambre historique. La marquise leva en l’air, d’un geste aisé, le flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira un instant le lit de marqueterie dans sa niche, l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond. Puis elle nous souhaita tranquillement le bonsoir, me pria de reconduire Mme Doulevant, et me dit que nous pouvions disposer de l’automobile.
Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont la présence me facilitait ma sortie et sauvait ma dignité. Voudra-t-on croire que je ne pensai point d’abord à profiter autrement de cette aimable partenaire ? Je lui donnai la main, et nous allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En repassant par le salon de musique où nous avions soupé, je pris le flambeau qui restait, et c’est quand j’imitai ce geste de lady Ventnor que l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation.
J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon flambeau sur la table d’onyx où les dix billets faux de mille francs avaient fait en brûlant des taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris : c’était une prière. Je ne doutais point qu’elle ne fût exaucée. Mme Doulevant ne jugeant pas à propos de me répondre, je pris ce silence pour un assentiment.
Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire pourquoi, ouvrir la persienne. Notre fenêtre s’illumina ; et je vis s’arrêter sur l’avenue déserte deux noctambules, qui devinèrent peut-être que, dans ce palais des amours surannées, un peu de la volupté morte ressuscitait aux bougies.