Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes osèrent découvrir leur visage, et cette épreuve me démontra que, si lady Ventnor avait compté sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé faux. La première qui se démasqua était une ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande. Cette Dorothée, ingénue à plus de soixante ans comme à vingt ans, ne soupçonnait pas que son teint fût fané quand son âme ne l’était point. Cela est touchant quand on y pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et fermer les yeux. Le fatal exemple fut suivi par une espèce de sorcière de Macbeth, dont le charme langoureux ne fut pas moins célèbre jadis. Je l’entendis nommer : elle venait, à plus de soixante-dix ans, d’épouser (en secondes noces) un prince octogénaire, et l’on disait que c’était pour avoir des couronnes fermées sur son corbillard. — Je souhaite que l’on ne m’attribue pas cette délicate plaisanterie.
Je vis entrer à ce moment une femme costumée en religieuse, et j’en fus bien étonné, car j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes fort chatouilleuses sur le chapitre de la religion. La manche du corsage, très ample et, comme on dirait, pagode, laissait voir, au moindre geste, tout le bras nu ; et chaque fois que cette étrange sœur de charité faisait un pas, on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans des cothurnes. L’opposition de ces nudités et d’un costume respectable m’eût choqué si je n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds comme ceux-là sont assurément des perfections uniques, et je compris que la religieuse fût aussitôt reconnue, malgré son masque : mais il paraît qu’elle avait déjà porté ce déguisement aux Tuileries, dans un tableau vivant. C’était une comtesse italienne, que je croyais morte : elle ne faisait que dérober, à ceux qui l’avaient connue plus belle qu’une Vénus antique, le spectacle de sa déchéance. Elle vivait recluse dans la poussière et dans les ténèbres d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni les persiennes ne s’entr’ouvraient avant la nuit close. C’était miracle qu’elle eût consenti à revenir ce soir. D’après ce qu’elle nous montrait d’elle, à mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite prématurée. J’avais raison. Il s’était fait autour d’elle un rassemblement. On la suppliait de découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde. Elle se laissa toucher et, brusquement, arracha son masque. Elle apparut, inquiète, rougissante, superbe, d’une beauté impériale, et cependant mutine, qui me rappela Pauline Borghèse.
— Fichtre ! pensai-je, si c’est précisément cet effet-là que voulait faire lady Ventnor, il est un peu tard, elle n’aura plus que du réchauffé.
Elle parut à l’instant même où je faisais cette réflexion, et je dois dire d’abord que le succès de la religieuse n’entama aucunement le sien. Elle avait choisi un costume du dix-huitième siècle, qui était avec cela turc, selon la fantaisie de cette époque où les littérateurs ont commencé à faire des excursions en Orient. Elle représentait, si l’on veut, Roxane, la Roxane de Bajazet, qui a bien été joué au dix-huitième autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait, par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les Pompadour et les Dubarry ont déformé, d’ailleurs assez gracieusement, leur corps, et, par dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie molle, du jaune le plus flatteur, brodé de turquoises et de perles. Le décolleté était en carré, la gorge hardiment nue, mais le haut des bras et les épaules drapés. Ce n’était point la perfection dont l’Italienne en religieuse venait de nous donner un exemplaire, mais ce genre de beauté, effectivement préférable, qui est une promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité flottante de cette écharpe qui, ramenée devant le visage et fixée au côté gauche des cheveux par une grosse épingle de turquoise, tenait lieu de masque. Les dames de Constantinople ne se voilent guère, aujourd’hui, plus sévèrement.
Les traits de lady Ventnor étaient aisément reconnaissables à travers cette gaze. Elle fut applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et c’est autour de la marquise que le rassemblement se reforma. Elle se laissa complaisamment admirer, bien qu’elle nous eût, du premier coup, avisés, M. de Courpière et moi, et ne regardât plus ailleurs. Mais elle n’est jamais hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute jamais de ce qu’elle a résolu ; et puis elle ne pouvait pas courir après nous. Mais, moi du moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui présenter mes hommages. Je ne demandai point, naturellement, la permission à M. de Courpière. Je débitai à la marquise un petit compliment, ma foi, fort mal rédigé : je pensais à autre chose. Je me disais : « Comment va-t-elle s’y prendre pour ressaisir Maurice ? » Je ne voulais pas manquer cela. Je le manquai cependant, rien que pour avoir tourné la tête.
J’ai oublié de dire que lady Ventnor était, comme d’ordinaire, escortée de la comtesse Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable de l’avoir oublié, que la comtesse me parut charmante. Lady Ventnor, qui, je pense, lui avait payé son costume, l’avait aussi déguisée en Turque. C’était Atalide, à côté de Roxane, et ce rôle de jeune première ne semblait point trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse l’heureuse témérité de lady Ventnor, qui, au lieu de chercher, comme j’avais cru, le repoussoir, se faisait escorter d’une femme plus jeune qu’elle et aussi jolie, mais moins importante. Je débitai un autre madrigal à la comtesse, et je n’étais pas au bout de ma réplique, quand je vis que nous jouions une scène à quatre et que M. de Courpière bavardait avec lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le jour même, la veille et tous les jours précédents.
Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous les quatre. Nous avions trouvé un coin. Je dis quelques phrases, peu mémorables, sur cette réunion des ombres du second Empire, que je qualifiai de revue de minuit. La marquise voulut bien satisfaire notre curiosité et mettre la plupart des noms sur les visages, ou plutôt sur les masques ; mais cette énumération n’aurait guère plus d’intérêt que mon discours. L’entretien fut d’ailleurs bref. Lady Ventnor et Mme Doulevant étaient arrivées fort tard. Et déjà les maîtres d’hôtel, les valets de chambre dressaient les petites tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer d’une table où nous fussions tranquilles et seuls ; mais lady Ventnor me répondit qu’elle ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle nous avait fait préparer une collation chez elle et que nous n’y perdrions pas.
Comme rien ne nous retenait plus, nous filâmes à l’anglaise et prîmes place tous quatre dans son automobile, qui partit en effet dans la direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de l’avenue des Champs-Élysées, devant l’ancien hôtel, naguère transformé en restaurant et, depuis, doublement désaffecté. Les volets étaient aux fenêtres, et la façade, sans aucune lumière apparente de haut en bas, avait un aspect sinistre fort imposant.
— Comment ? dis-je à lady Ventnor en traversant le large trottoir. C’est ici que vous nous faites souper ?
— N’est-ce pas une bonne idée ? me répondit-elle.