Ce que venait de dire la marquise ne signifiait point qu’elle pût le désapprouver d’avoir fermé ses salons ; mais elle modifia le sens du discours par une simple intonation de regret, si bien qu’Alcibiade crut devoir humblement s’excuser de ne recevoir plus. Il allégua que ses listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques. Lady Ventnor lui prouva aussitôt, en lui citant des noms, qu’il se trompait, et que les beautés célèbres du second Empire, du moins celles du monde, ne sont point toutes mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade étaient de ces réunions, autrefois si rares, où les femmes de toute classe se coudoyaient, à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit observer qu’il pouvait compléter ses listes en invitant les meilleures recrues du monde et du demi-monde nouveau.

Alcibiade appartenait à cette génération d’hommes galants et magnifiques, peints par Dumas dans le Père prodigue, qui louent un yacht en Angleterre pour emmener une dame de Dieppe déjeuner au Tréport. Il se leva soudain, et, avec cette grâce inimitable de politesse qui nous viendra peut-être comme à nos pères quand nous aurons leur âge, il annonça que dans deux semaines jour pour jour il donnerait une redoute, puisque lady Ventnor daignait le souhaiter. Il lui baisa la main et sortit vite, comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour commencer ses préparatifs. J’étais bien aise que cette petite scène se fût passée devant moi : Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je songeai que le tableau de sa redoute me fournirait un dernier chapitre brillant aux confidences de la marquise, et je me félicitai à ce propos que M. de Courpière ne se fût point brouillé avec elle devant que j’eusse fini de ramasser mes documents.

Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice, le soir même, et le surlendemain, lorsque je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques heures plus tard, et il me dit, entre autres choses, qu’il était invité chez Alcibiade.

— Ah ? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras point ?

— Pourquoi non ? me répondit-il. J’irai certainement.

Je fus presque fâché. Il me semblait que j’eusse préféré y aller seul et prendre mes notes tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade n’avait pu inviter M. de Courpière contre le gré de la marquise, et qu’elle n’avait pas manigancé pour autre chose toute cette histoire de redoute, qui avait paru venir sur le tapis si naturellement.

La recherche de nos costumes ne nous fatigua point l’imagination. L’habit était défendu, et le masque indispensable, puisque l’unique amusement de ces redoutes était l’intrigue à l’ancienne mode ; mais la fantaisie des déguisements était réservée aux femmes, et nous autres, mâles, avions pour uniforme de rigueur le classique domino noir. Comme je suis de même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le temps de rien, n’ayant rien à faire, il me chargea de commander les deux dominos. Même, ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour me faire valoir ou pour reprocher cette dépense à M. de Courpière, qui ne saurait être suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il allait chez Alcibiade sans arrière-pensées : j’entends qu’il n’y allait point à ses affaires et moi comme son second, car il eût payé les deux dominos ; nous y allions au même titre, et je devais donc assumer la moitié des frais, ou, s’il n’y pensait point, la totalité.

Je me promettais trop de cette soirée pour échapper une déception : je ne l’échappai point. Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un hôtel plutôt Louis-Philippe que second Empire, mais enfin convenablement démodé. Un escalier vaste permettait le développement des cortèges, les entrées à effet, les pittoresques remous de foule. Le salon principal était une galerie à trois fenêtres cintrées, que répétaient trois portes en glaces. Les panneaux étaient peints de haut en bas. Des personnages grandeur nature, femmes nues aux ailes de papillon, amours adolescents aux ailes d’oiseau de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient en clair sur un fond qui me parut noir : c’était un genre, si l’on veut, pompéien. Je cherchai la signature, et j’eus l’étonnement de trouver celle de Bouguereau. Le luminaire était de bougies, en trois grands lustres de cristal taillé, et six énormes torchères à soixante lumières pour le moins chacune. Le deuil des hommes faisait valoir la bigarrure des femmes, et cette foule était comme le décor des murs, claire sur noir. Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des yeux, et aucune joie de curiosité. Je m’étais flatté de voir réunis autour de moi, comme à un cinquième acte tous les personnages d’une pièce, les fantômes du second Empire ; et probablement ils m’environnaient, mais ce n’étaient que trop des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient pas le pan de leur suaire, rabattu sur leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées que leur tournure n’accusait même pas leur âge, et je ne discernais pas les aïeules des contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient bien intriguer, sans verve, comme pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne connaissais, ou ne reconnaissais personne, et que l’on n’intriguait point, je me sentais perdu, isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de Courpière, qui se raccrochait à moi. Je le regardai en détresse, à travers les trous de mon masque, et il répondit à mon regard :

— Ce n’est pas si drôle.

Comme j’ai la manie de prévoir les intentions des gens, j’avais arrangé que lady Ventnor apparaîtrait subitement, triomphante de jeunesse, parmi ces femmes, à peine ses aînées, et toutes en ruine. Mais la règle du masque était si rigoureusement observée que ce coup de théâtre ne me paraissait plus possible. Je me demandais même si la marquise n’était point arrivée : elle pouvait l’être et ne point se manifester à nous. Le moyen de nous intriguer ? Nous eussions reconnu sa voix.