J’imaginais que le vicomte de Courpière dût partager ce sentiment. Je me trompais du tout au tout. Il voit trop le petit côté des choses, et il ne juge qu’en bloc. Je ne blâme point sa sévérité — que je partage — à l’égard de la Commune ; mais l’on doit faire acception de personnes. André Frochard ne paraissait avoir joué dans cette sinistre aventure qu’un rôle effacé, et uniquement littéraire. Il n’en était pas moins, aux yeux de Maurice, « l’homme qui a f…. le feu à Paris. » (Je cite, mes lecteurs voudront bien m’excuser.)

M. de Courpière ne pouvait éprouver aucune sympathie pour l’homme qui a fait cela. Il n’en accordait point davantage à l’héroïque amoureuse de cet homme : tous deux le dégoûtaient, au sens le plus élémentaire et le plus physique du mot dégoûter. Mais le pire est qu’il n’appréciait point l’emploi romantique tenu par lady Ventnor dans le drame, et qu’elle le dégoûtait également. Il me déclara tout net qu’il ne mettrait plus les pieds chez la marquise : il ne le dit point en ces termes, et il usa encore du langage populacier auquel il avait cru devoir tout à l’heure emprunter une périphrase afin d’exprimer plus fortement qu’il tenait Frochard pour incendiaire.

J’avoue que je fus consterné. Je croyais M. de Courpière sur le point d’avoir la marquise, et, dans sa condition présente, je ne le trouvais pas raisonnable d’abandonner cette partie. Je courus chez lady Ventnor le jour même. J’y arrivai de bonne heure, je demeurai tête à tête avec elle plus de vingt minutes, et je ne lui dis rien, faute de savoir comment tourner mon avertissement. Au bout de ces vingt minutes, je vis arriver Maurice comme à l’ordinaire, et je pensai qu’il était revenu sur son premier sentiment. Il était morose, il n’ouvrait pas la bouche, mais enfin il était là.

Malheureusement, cinq minutes plus tard, ce fut André Frochard qui arriva. Je frémis. Je ne sais par quelle fatalité le gros homme baisa contre son habitude la main de lady Ventnor. Puis il parut honteux de ce qu’il venait de faire ; il s’éloigna à reculons, accrocha deux chaises, et se laissa choir en soupirant sur un fauteuil qui gémit. M. le vicomte de Courpière se leva juste en même temps que l’autre s’asseyait, et je tremblai qu’il ne dît quelque chose de trop fort. Il ne dit qu’« adieu, Madame », mais d’une voix si aigre que les yeux me piquèrent ; et, sans baiser cette main que le monstre venait de souiller de sa bave, il sortit. Je ne savais plus ce que je faisais. Je me levai. Lady Ventnor me jetait un regard de détresse. Je lui répondis d’un geste éperdu. J’oubliai de lui dire adieu, et je courus après Maurice.

XII
LA REVUE DE MINUIT

Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte de Courpière ce jour-là et les jours suivants, il tint bon, il ne remit plus les pieds chez Mme la marquise de Ventnor. Il prit même un certain ton sec, qu’il sait prendre, pour m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est lui qui m’en parlait, et non pas seulement à moi. Il a, dès qu’il se brouille, la mauvaise habitude de traîner dans la boue ses amis de la veille, et je me suis parfois demandé avec effroi ce qu’il raconterait de moi-même si nous étions fâchés. Sa fertilité d’invention dans l’ignoble est merveilleuse, et il débite ses infamies avec une telle candeur que l’on ne peut se défendre d’y croire, au moins sur le moment, même lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas un mot de vrai. Il ne craint pas d’approprier son discours à l’ordure de ses calomnies ; mais il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce, et de ce ridicule qui tuait en France, — il y a longtemps.

Je regrettais particulièrement qu’il usât de tels procédés envers lady Ventnor. « Tout est perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise la moindre des vilenies qu’il colporte. » Et je ne voulais pas croire que tout fût perdu, tant la fortune de M. de Courpière me tient au cœur. « Il est vrai, me disais-je encore, qu’une femme de cette envergure ne prend pas garde à ces choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement elle en a dit elle-même bien d’autres. Elle n’est pas du tout la « petite femme » ni « l’honnête femme » que croit son mari. Si elle veut bien M. de Courpière, elle ignorera ces vétilles, et elle trouvera quelque moyen décent de remettre le grappin sur lui. »

Cependant lady Ventnor ne témoignait par aucun signe vouloir M. de Courpière. Elle ne jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait arriver seul, et ne me demandait pas même, pour la forme, des nouvelles de mon ami. J’allais, naturellement, la voir comme si de rien n’était, presque tous les jours, et ma situation eût été embarrassante si elle, ou un de ses familiers, eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était de règle chez elle que l’on ne remarquât jamais les disparitions. Je pouvais craindre aussi que M. de Courpière ne me reprochât ces visites : car il m’est difficile de rien faire à son insu, sauf si je lui mens. Mais, ayant renoncé à lady Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il ne me confiait point ; et il avait à courir sans cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où il ne m’emmenait pas.

Environ cette époque eut lieu un événement bien parisien. Le restaurateur russe, qui avait loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue des Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et suspendit, en général, ses paiements. L’établissement n’avait pas pris. L’on y était allé pour voir, plutôt que pour dîner ; cette curiosité pouvait se satisfaire en une fois, et personne de Paris n’avait seulement pensé à y retourner. Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une pièce où le public ne retourne pas a de la peine à atteindre sa centième représentation. Il faut encore bien plus de récidives pour assurer le succès d’un restaurant. Un entrepreneur de cinématographe fit à lady Ventnor des propositions, qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement de laisser son hôtel à l’abandon, comme avant le règne du restaurateur, et même dans un abandon pire : car ce moscovite avait un peu précipitamment déménagé et sans rien remettre en place.

La résolution de la marquise fut vivement critiquée par ses entours. J’entendis un jour « Alcibiade » lui remontrer qu’elle n’avait pas le droit de laisser close et de livrer à une ruine prochaine une demeure où l’on marchait sur l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait pu dire qu’on y couchait). Il proposa d’user des influences qu’il avait encore aux Beaux-Arts, quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit plus le surintendant, pour obtenir que cet illustre logis fût classé parmi les monuments historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur et détourna la conversation avec une telle prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne remarquai d’abord que la banalité du lieu commun qui suffit à ce passe-passe. Elle fit deux ou trois réflexions mélancoliques à propos de ce qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point ressusciter, et il se trouva que nous parlions, sans savoir comment ni pourquoi, de certaines redoutes parées et masquées, jadis fameuses, que donnait chez lui Alcibiade, et qu’il ne donnait plus depuis quinze ans.