Elle parlait bas, d’une voix monotone et chantante, les yeux clos, comme ces dames quand elles disent leurs vers, et elle mettait si peu d’ordre et de clarté dans son récit qu’il n’était point commode de s’y reconnaître. Je démêlai pourtant que Frochard, avant tout poète, disciple du Victor Hugo des Châtiments, journaliste par nécessité, pas bien féroce, pas très malin, n’avait jamais pris une part effective au gouvernement de la Commune : il s’était contenté d’en être le barde. La comtesse, qui n’avait pas une âme de tricoteuse, et que l’amour ne rendait folle que sur un point, pressentait la catastrophe et suppliait son amant de s’y dérober. Elle le conduisit chez la Solférino : elle ne nous dit point pour quel motif, mais je devinai facilement qu’ils étaient tous deux sans ressource. Je me rappelai que la future lady Ventnor n’avait, en effet, quitté Paris qu’aux derniers jours de la Commune, et je vis que Mme Doulevant ne faussait pas au moins les dates. J’eusse bien désiré d’apprendre comment la Solférino s’était amourachée du journaliste-poète ; mais Mme Doulevant jugea encore que c’était une chose qui allait de soi, et elle sauta cet épisode. Elle dit seulement :
— Cette femme obtint en un jour ce qu’André me refusait depuis plusieurs semaines. Elle-même était à la veille de quitter Paris, et naturellement je l’ignorais : il consentit à fuir avec elle. Un soir, je ne le vis point rentrer. Je ne fus pas inquiète tout de suite : il n’était pas toujours libre de faire ce qu’il voulait, il restait parfois des deux jours, des trois jours sans pouvoir venir chez moi. Mais le troisième jour, ce fut le 21 mai, et j’appris que les troupes de Versailles venaient de forcer l’enceinte. Alors, je me mis à le chercher. Toute la semaine, toute cette affreuse semaine, parmi les balles, et le soir à travers les brasiers, je l’ai cherché. Je le demandais aux uns et aux autres. Et j’avais peur de le trouver… mort… ou même vivant. Je souhaitais et je n’osais pas souhaiter qu’il eût fui : car maintenant… je soupçonnais… J’avais couru à l’hôtel des Champs-Élysées… — vide ! Mais je n’ai su que bien plus tard ce qu’elle avait fait de lui. Ah ! le caprice n’avait pas duré bien longtemps !
« C’est grâce à lui qu’elle avait pu se sauver. On l’aurait retenue aux barrières. Mais lui, tout le monde le connaissait : il valait un sauf-conduit. Elle pensait déjà se réfugier à Londres : je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle ne lui avait point confié ce projet et qu’elle ne comptait pas l’emmener. Presque toutes les routes étaient coupées, il fallait prendre par l’Est pour aller au Nord. Je ne sais comment ils se trouvèrent à Meaux. Mais enfin c’est là qu’elle eut le cœur de l’abandonner, au bout de trois jours ! Et c’est là qu’il fut arrêté presque aussitôt, le 24, quand Paris n’était pas encore réduit et quand je l’y cherchais encore. On l’amena à Versailles, il ne fut jugé qu’en septembre. Je n’avais pas entendu parler de lui depuis quatre mois ; et j’appris qu’il vivait, quand j’appris que, pour quelques articles de journaux, il était condamné à la déportation.
« Bien que les bourgeois ne fussent pas tendres pour les insurgés, cette condamnation fut l’objet de vives critiques. Je crus qu’il y avait à tirer parti d’un mouvement d’opinion si rare, que l’on obtiendrait peut-être, que sais-je ? une commutation de peine, une révision du jugement. Moi, je ne pouvais rien. Je n’avais plus d’argent, je n’avais plus d’amis. J’avais perdu mes dernières relations à faire le métier où lady Ventnor avait gagné les siennes. Je n’avais qu’elle, j’allai la trouver, l’implorer. Je crois qu’une pareille humiliation est le pire et le plus grand des sacrifices qu’une amoureuse puisse offrir à l’homme qu’elle aime. Je partis pour Londres, où elle régnait déjà. J’allais lui dire : « Puisque vous me l’avez pris, au moins sauvez-le ! »
« Je tombais mal, elle était en train de se marier. Se souvenait-elle seulement d’André Frochard ? Assez pour calculer qu’il la gênerait. Elle m’évita plusieurs jours ; mais je fis un peu de bruit à sa porte, elle craignit le scandale, et elle me reçut. Dès qu’elle y consentait, son genre était d’affecter la charité. Elle n’alla pas jusqu’à me demander pardon, mais elle pleura, nous pleurâmes ensemble et, pour André, je ne pus me refuser à une réconciliation. C’est de ce jour que je suis devenue chez elle une espèce de dame de compagnie.
« Tout ce que je gagnai fut qu’André ne partit pas pour le bagne, et je ne jurerais même pas qu’elle ait réellement rien fait pour obtenir ce retardement ; mais on n’osait ni annuler ni exécuter la sentence. On le traînait de prison en prison. Je me disais : « Un jour ou l’autre tout cela sera oublié ; alors je saurai bien la forcer à demander et à obtenir la grâce. » Mais en 78, quand Thiers fut renversé, le premier acte du nouveau gouvernement fut d’expédier à la presqu’île Ducos tout ce qui restait en France des condamnés de 71. Je le sus lorsque André était déjà en mer, trop tard pour faire marcher lady Ventnor, qui cependant aurait pu davantage sur les entours des Mac-Mahon et des Broglie que sur les entours de Thiers.
« L’évasion de Rochefort, quelques mois après, me rendit courage. Pourquoi Frochard ne se serait-il pas évadé lui aussi ? Il fallait de l’argent ? Lady Ventnor était là ! Elle ne me refusa rien. La dépense lui importait peu, pourvu que la tentative ne réussît point. Et, avec moi, elle pouvait être bien tranquille. Je n’ai jamais rien su faire, moi. Je ne sais seulement pas prendre un train ou un bateau. Oh ! ce voyage ! Ce voyage… ridicule !… J’ai erré sur la mer, au dix-neuvième siècle, comme les héros de la guerre de Troie. Je suis arrivée pourtant, voilà le prodige ! Mais arrivée, comme d’habitude, mal à propos. Frochard, qui n’était pas au courant de mes rêves, venait de tenter à lui tout seul, et de manquer son évasion. Ils le gardaient plus étroitement que jamais. Ils ne me permirent pas même de le voir… Si vous saviez ce que c’est, d’avoir fait à peu près le tour du monde pour reprendre un homme qu’on aime, et de ne pas même être autorisée à le voir de loin !
Elle se tut assez longtemps, elle pleurait. J’étais moi-même très ému, et je regrettais que M. de Courpière demeurât impassible.
— Je devais, dit-elle enfin, rester six années encore sans le voir. Mais lady Ventnor n’avait tout de même pas assez de crédit pour empêcher que l’amnistie ne fût votée. Il revint. Il revint tel que vous le connaissez. Voilà ce qu’avaient fait de lui neuf ans de prison et de bagne ! Eh bien, je me réjouis de cette ruine. Je me disais : « Je suis certainement la seule femme au monde qui l’aime encore assez pour en vouloir. » Ah ! oui ! Je comptais sans l’autre. Je ne savais pas, moi qui suis simple, qu’un forçat allume des curiosités, qu’il y a, comme dit, je crois, un romancier, le bouquet du bagne, et que notre Marguerite n’avait pas encore flairé ce bouquet-là. Elle me l’a repris, — oh ! pas pour longtemps, — mais elle me l’a repris, sous mon nez.
Il est hors de doute, pensai-je, que le mari n’a jamais ouï parler de cette histoire-là. Il ne m’aurait pas dit de sa femme petite femme ni honnête femme. Et je n’étais pas fâché d’avoir recueilli ce document, peu flatteur pour lady Ventnor, mais qui la remettait à son rang dans l’infamie.