André Frochard n’était pas seulement ce qu’on appelle laid, ou même monstrueux, mais plutôt informe. Comme certaines des dernières créations de Rodin, qui ne se dégagent que par places du bloc où le sculpteur les taille, il était une masse de chair qui ne prenait figure humaine que çà et là. Énorme dans les trois dimensions, d’autant plus horrible, comme si la triple mesure de sa hauteur, de sa largeur et de son épaisseur eût multiplié sa difformité, il inspirait le dégoût physique d’abord, comme tous les géants aux hommes de taille moyenne, comme les habitants de Brobdingnag à Gulliver. On pinçait les lèvres et les narines à son approche, et l’on redoutait qu’il n’exhalât une odeur forte, bien qu’il fût assez propre sur lui. On prenait le large quand il se mouvait, lentement et vaguement, comme ces bêtes aveugles et acéphales qui sont privées du sens de la direction. Il avait cependant la tête en proportion du reste, et dans cette grosse tête deux petits yeux, singulièrement vifs. Les cheveux étaient épais et blancs, mais comme de poussière, point de neige. Cette vieillesse terne, humiliée, sentait le pauvre.

Comment la marquise de Ventnor pouvait-elle seulement supporter la vue de cet homme ? Mais il y avait pis : André Frochard était une épave de la Commune ! (Elle n’en a guère laissé, elle a laissé plutôt des parvenus.) Ce n’était point d’ailleurs une raison pour que lady Ventnor l’exclût. Elle aime assez le mélange, sans aller aussi loin que nous avons vu faire certaines princesses. Elle a cru devoir adopter les opinions les plus traditionnelles, et elle entend que la majorité de ses amis la bercent de lieux communs de bon ton ; mais elle ne hait point une fausse note de temps en temps, un peu de rouge. Elle est si ferme sur les principes qu’elle peut se permettre toutes les coquetteries, et les curiosités, même dangereuses. Frochard était une de ses bêtes curieuses. Il jouait ce rôle piètrement. On le voyait arriver à peu près régulièrement une fois par semaine. Il ne baisait pas, de même que nous autres, la main de lady Ventnor : il devait sentir que ce geste eût été ridicule pour lui, comme l’habit pour les notables socialistes ; il se contentait de la redingote et de la poignée de main. Il allait s’asseoir bien vis-à-vis de la marquise, mais loin, et ne faisait dès lors que la considérer avec une sorte d’effroi religieux ou de timidité stupide. Il écoutait sans sourciller des âneries qui devaient lui soulever le cœur. Il se résignait doucement à cette épreuve, comme à une nécessité du protocole mondain. Il semblait se dire : « Je n’avais qu’à ne pas venir si je ne voulais pas entendre ça. » Jamais il ne prenait la parole, mais on le provoquait parfois à parler. On lui demandait son avis pour en rire, et on riait déjà. Cela ne le troublait guère, et doucement encore, modestement, désabusé comme un apôtre qui sait qu’il prêche dans le désert, inflexible, raidi dans sa certitude, muré dans sa foi, incapable de concessions, dédaigneux même de se mettre à la portée de ces profanes, il disait des banalités humanitaires de Soixante-et-onze, qui auraient pu être de Quarante-huit.

Ce Frochard, avec ces idées, et surtout ce physique, me paraissait une manière de symbole, le symbole de l’informe masse populaire, et je l’avais surnommé Caliban.

Quand une femme, que l’on a devant les yeux, s’accuse crûment d’avoir fait l’amour avec un homme que l’on connaît de vue, il faudrait avoir l’imagination bien chaste ou bien nulle pour ne se les point représenter sur-le-champ tous deux dans l’exercice de cette fonction. Cette image, que je n’échappai point, me fit comprendre, et dans une certaine mesure partager, la confusion de Mme Doulevant ; et ce fut d’un ton de commisération que je lui dis :

— Quoi, madame, Caliban ?…

Elle ignorait que je me fusse permis de le baptiser, mais elle a de la littérature, et elle entendit bien le sens de cette appellation, injurieuse, au fait, pour elle comme pour lui. Elle se redressa.

— Oui, dit-elle, Caliban… aujourd’hui !… C’est cela qu’il est devenu. Mais alors !… Vous ririez de moi si je vous répondais : Ariel. Un tel poids de matière ! Même en son beau temps, il le traînait. Mais vous n’allez pas me croire, vous qui n’avez pas vu le miracle : il était beau, il rayonnait, le génie habitait cette enveloppe, ce lourdaud avait les ailes de la Chimère !

Je ne sus point dissimuler que ces métaphores poétiques m’effaraient. Elle frappa du pied avec impatience.

— Je ne fais point de poésie, dit-elle, je le peins tel qu’il était. Je vous répète que le jeune homme dont vous voyez aujourd’hui le fantôme obscène était beau, d’une beauté souriante et grave, énigmatique : lorsqu’il avait des cheveux d’or et de lumière, il ressemblait à un personnage de Gustave Moreau ! Il vous paraît monstrueux, moi je l’ai connu surhumain. Il est écroulé : imaginez-le debout !… Si grand, si noble… et si bon !… Comme les forts seuls savent être bons, parce qu’ils sont toujours sûrs d’être les plus forts et qu’ils n’ont pas besoin d’être méchants… Si fort et si bon que je n’ai jamais pu le regarder en face sans être saisie d’admiration peureuse et confiante, et attendrie aux larmes !…

Il faut toujours se méfier de l’illustration : elle dément les portraits parlés ou écrits. Mme Doulevant eut l’imprudence de nous exhiber une photographie de Frochard jeune, une de ces médiocres photographies que l’on faisait en ce temps-là ; et nous ne vîmes point un personnage de Gustave Moreau, mais un gros garçon de vingt ans, qui tenait du poète marseillais et du ténor toulousain. Il était d’ailleurs ce que les femmes appellent beau, qui ne répugne guère moins aux hommes que les diverses laideurs où je viens de trop m’appesantir. Mais la comtesse Doulevant se souciait plus de regarder elle-même cette photographie que de nous la montrer. Cette vue seule, à en juger par l’altération de ses traits, lui faisait une impression si forte qu’il devenait presque gênant d’en être témoin. Elle crut apparemment qu’il suffisait de contempler le visage de son Frochard pour savoir aussitôt, et par une sorte d’intuition, ce qui s’était passé entre elle et lui ; car elle nous épargna ces explications de caractères où s’attardent volontiers les femmes qui se confessent, et elle omit de nous donner sur le Frochard les renseignements les plus indispensables : il était déjà communard et son amant que nous ne savions pas encore d’où il sortait.