La comtesse me jeta un beau regard farouche.
— Cette femme, dit-elle, qui avait tant d’amants ! Moi, je n’en avais qu’un, et elle me l’a pris.
Je touchai le coude de M. de Courpière.
— Nous y voilà, lui dis-je tout bas.
Je dis à la comtesse Doulevant, — pour lui faire plaisir, car il va de soi qu’elle est bien pensante :
— Madame, votre aventure me remet en mémoire une certaine parabole, comme vous dites, je crois. Ainsi donc, vous n’aviez qu’un amant, pas plus, de même que ce pasteur qui n’avait qu’une seule brebis ; et Mme la marquise de Ventnor, qui en avait, révérence parler, un troupeau, vous a envié et pris le vôtre. Elle ne nous a jamais soufflé mot de cette histoire, je devine pourquoi. M. de Courpière, ici présent, aurait peut-être intérêt à en connaître le détail, et moi j’ai de la curiosité. Faites-nous la grâce de nous conter la chose, et d’abord révélez-nous le nom de l’heureux mortel que vous et la marquise vous êtes disputé.
Elle rougit. Je m’en étonnai. Car elle a bien un air de réserve, et même de pruderie, comme la plupart des femmes qui, après avoir fait la vie, ont fait la retraite ; mais elle ne comptait pas, j’imagine, imposer ni à M. de Courpière ni à moi.
— Voyons, repris-je, est-ce que nous le connaissons ? Fréquente-t-il encore chez la marquise, et l’y avons-nous rencontré ?
— Oui, dit-elle.
Mais elle ne lâchait toujours point le nom, et elle semblait si folle de honte que je présumai le personnage inavouable. On sait que je le souhaitais. Je lançai à M. de Courpière un regard d’intelligence. La comtesse pénétra sans doute mes arrière-pensées : elle est fine. Elle sentit que je méprisais son ancien amant par hypothèse et sans le connaître encore, plus que je n’aurais lieu de le mépriser quand je le connaîtrais. Alors elle se décida enfin à le nommer, et je compris sa honte, que justifiait amplement l’individu en cause, outre cette maxime de La Rochefoucauld : « Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de s’être aimés quand ils ne s’aiment plus. »