J’y fus à trois heures. Je suis exact, et j’arrive toujours le premier aux rendez-vous ; mais il est rare que je sois en avance à ce point-là. Mme Doulevant me reçut ; et, malgré ce que j’ai pu dire de sa facilité, je ne saurais lui reprocher d’avoir précipité les choses, puisque nous eûmes deux grandes heures devant nous.
Je suis discret de nature, mais je n’ai pas de secrets pour Maurice, et j’éprouvai particulièrement un irrésistible besoin de lui confier, dès qu’il arriva, ce qui venait de s’accomplir. Il n’était point commode de lui faire un tel aveu en présence de la dame, et je me demande comment je m’en fusse tiré si elle ne nous eût offert à ce moment même des cigarettes.
— Et maintenant, dis-je, qui est-ce qui va en griller une ?…
Le vicomte prit ses grands airs. Il eut raison : ce rappel n’était pas d’un goût moins affreux que l’anecdote elle-même. Mais j’avais une forte démangeaison de rire. Je me reprochais seulement de n’avoir pas été plus malin que Maurice, ni de n’avoir point su profiter des complaisances de Mme Doulevant pour tirer d’elle quelques nouvelles infamies sur la marquise. J’essayai de rattraper le temps perdu, mais je perdis ma peine, et j’allais être bredouille quand je dénichai dans un coin une gravure encadrée d’or, qui représentait le cortège du lord-maire à l’inauguration de l’Opéra. Des personnages à perruques et en grande tenue de carnaval gravissaient le fameux escalier. D’autres hommes, en habit noir, donnaient le bras à des femmes coiffées en casque, vêtues de robes-fourreaux, décolletées en carré, et qui traînaient derrière elles de longues queues carrées, montées sur roulettes.
— Regarde bien, dis-je à M. de Courpière. Voilà le costume et la physionomie de l’époque sur laquelle lady Ventnor garde un silence prudent.
— Mais, dit la comtesse, voici justement Marguerite.
Et elle nous désigna, parmi une foule de personnages tout rapetissés, qui de la loggia du deuxième étage regardaient monter le lord-maire, une lady Ventnor méconnaissable, et même laide, avec cette disgracieuse coiffure et ce costume suranné. Nous ne dissimulâmes point qu’elle nous déplaisait fort sous cet aspect, et Mme Doulevant s’empressa de nous exhiber toute une collection de photographies, pour nous démontrer par l’image que les modes de ce temps gâtaient les beautés les plus célèbres, et singulièrement lady Ventnor.
— Vous la haïssez bien ? dis-je en souriant.
— Oui, répondit-elle avec franchise. Mais je vous prie de ne point croire que je la hais parce je suis médiocre et ratée, et son obligée. Je la hais par jalousie d’amour.
— Ah ! ah ! fis-je.