— Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien fait.
M. de Courpière lui repartit que nous étions attrapés, mais qu’il ne le regrettait point, car il n’avait jamais rien vu de si joli que son envers. Elle en tomba d’accord sans fausse modestie, mais ajouta qu’il est triste de ne se pouvoir plus laisser voir qu’à contre-jour, et encore plus triste de ne se devoir plus montrer que de dos. Maurice lui riposta des galanteries trop banales pour que je les note, mais où je remarquai un changement de ton et d’accent bien significatif. Il s’avançait. Venait-il de sentir que l’on peut honorablement marquer des intentions à une femme dont une moitié au moins a cette allure de jeunesse ? Elle ne lui rendit pas autrement la main, et, comme elle hait les fadeurs et veut toujours que la conversation porte sur un point précis, elle nous déclara brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare. M. de Courpière crut que c’était de la gare et qu’elle avait eu quelque rendez-vous de banlieue ; moi, j’entendis que c’était de la prison. Cette différence d’interprétation est un rien, mais qui éclaire la diversité de nos esprits.
J’avais raison. La marquise venait de porter des aumônes et des consolations aux filles. Elle nous dit qu’elle y allait régulièrement une fois par semaine, ainsi que plusieurs femmes du monde.
— Vraiment ? dit M. de Courpière, qui prend comme malgré lui un air d’enfant de chœur à claquer dès que l’on cite en sa présence quelque trait de vertu évangélique.
Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus de raisons de prendre cet air confit, ne le prit point ; et au contraire elle se moqua fort agréablement des autres dames visiteuses. Elle respectait celles qui visitent par charité ; mais elle fut impitoyable pour les snobs ; singulièrement pour une très riche juive et très légère, qui s’était fait répondre tout à l’heure par une fille qu’elle grondait : « Oh ! vous, madame, si vous saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un mari et pas d’amant ! » La bonne sœur elle-même en avait souri.
— Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce qui vous attire vers ces malheureuses ? La charité ou le snobisme ?
— Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement. Des souvenirs.
Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est d’usage dans le monde, et je résolus de ne m’y plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier.
— Des souvenirs ? dis-je. Vous m’avez promis que vous me diriez tout.
— Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que je rentre déjeuner, il est midi et demie. Mon mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes de régularité.