Le marchand Sulaymân rapporte ce qui suit: à Ḫânfû, qui est le rendez-vous des marchands, le souverain de la Chine a conféré à un musulman l'administration de la justice entre ses coreligionnaires venus dans le pays [avec l'assentiment] du roi de la Chine. Les jours de fête, ce personnage dirige les prières rituelles des musulmans, récite le [prône du vendredi] dit ḫuṭba et adresse des vœux à Allah en faveur du sultan des musulmans. Les marchands de l'ʿIrâḳ se soumettent toujours aux jugements rendus par cet homme, car, dans tous ses actes, il n'a souci que de la vérité, et il ne s'inspire que du Livre d'Allah, le Puissant et le Grand, et des préceptes de l'Islâm.
En ce qui concerne les ports où les navires touchent et font escale, on dit que (p. 15) la plupart des navires chinois effectuent leur chargement à Sîrâf et partent de là; les marchandises y sont apportées de Baṣra, de l'ʿOmân et d'autres ports, et on les charge, à Sîrâf, sur les navires chinois. Le transbordement des marchandises a lieu dans ce port parce que la mer est très houleuse [dans le golfe Persique] et que l'eau est peu profonde dans d'autres endroits. La distance, par mer, de Baṣra à Sîrâf est de 120 parasanges [= environ 320 milles marins]. Quand les marchandises ont été embarquées à Sîrâf, on s'approvisionne d'eau douce et on enlève—enlever (en arabe ḫatifa) est le terme employé par les gens de mer pour dire mettre à la voile, appareiller—et on appareille à destination d'un endroit appelé Masḳaṭ (Mascate) qui est situé à l'extrémité de la province de l'ʿOmân. La distance de Sîrâf à Masḳaṭ est d'environ 200 parasanges [= 530 milles environ].
Dans la partie orientale du golfe Persique, entre Sîrâf et Masḳaṭ, se trouvent la côte des Banû'ṣ-Ṣafâḳ (p. 16) et l'île de Ibn Kâwân. La même mer baigne les montagnes de l'ʿOmân. Dans cette dernière région gît un endroit appelé Durdûr (le gouffre): c'est un étroit passage entre deux montagnes par lequel peuvent passer les petits navires, mais qui est impraticable aux navires chinois. Là, gisent deux îlots appelés Kusayr, et ʿUwayr qui émergent à peine au-dessus de la mer. Quand nous eûmes doublé ces îlots, nous fîmes route à destination d'un endroit appelé Ṣuḥâr de l'ʿOmân; puis nous fîmes de l'eau douce à Masḳaṭ, à un puits de la ville. On trouve là un troupeau de moutons de l'ʿOmân. A Masḳaṭ, les navires appareillent à destination de l'Inde occidentale et font route sur Kûlam du Malaya. La distance entre Masḳaṭ et Kûlam du Malaya est d'un mois de navigation avec un vent moyen. Kûlam du Malaya possède un corps de troupes [pour la protection de la ville] et du pays qui en dépend (p. 17); c'est là que les navires chinois acquittent les droits de transit. On y trouve de l'eau douce fournie par des puits. Chaque navire chinois y acquitte un droit de transit de 1.000 dirham (environ 1.000 francs); les autres navires [de moindre tonnage que ceux de Chine] payent [suivant leur tonnage] de 1 à 10 dînâr (environ 22 à 220 francs)].
Entre Masḳaṭ, Kûlam du Malaya et [le commencement de la mer de] Harkand (golfe du Bengale), il y a environ un mois de navigation. A Kûlam du Malaya, on s'approvisionne d'eau douce; puis, les navires enlèvent, c'est-à-dire appareillent à destination de la mer de Harkand. Quand on a traversé cette dernière mer, on arrive à un endroit appelé Langabâlûs dont les habitants ne comprennent ni l'arabe, ni aucune autre langue parlée par les marchands. Ce sont des gens qui ne portent pas de vêtements; il sont blancs et ont peu de barbe. On dit qu'on ne voit jamais leurs femmes, car ce sont les hommes qui se rendent auprès des navires [qui passent en vue de l'île] dans des pirogues faites avec une seule pièce de bois évidée. Ils apportent (p. 18) des cocos, de la canne à sucre, des bananes et du vin de palme. Celui-ci est une boisson blanche: si on le boit au moment même où on vient de le récolter du palmier, il est doux comme le miel; si on le laisse fermenter pendant une heure, il devient [alcoolisé] comme le vin; au bout de quelques jours, il se transforme en vinaigre. Les insulaires échangent ces produits contre du fer. Parfois, il leur arrive un peu d'ambre qu'ils échangent contre des morceaux de fer. Les échanges se font par signes, de la main à la main, car les insulaires ne comprennent pas la langue [des marins étrangers]. Ceux-là sont de très habiles nageurs. Quelquefois ils volent du fer aux marchands et ne leur donnent rien en échange.
De Langabâlûs, les navires appareillent ensuite pour se rendre à un endroit appelé Kalâh-bâr. On désigne également sous le nom de bâr, un royaume et une côte. Le Kalâh-bâr [fait partie de] l'empire du Jâwaga (Java) qui est situé au sud du pays de l'Inde. Le Kalâh-bâr et le Jâwaga sont gouvernés par un même (p. 19) roi. Les habitants de ces deux pays se vêtissent du pagne; chefs et gens du commun s'habillent d'un unique pagne.
[A Kalâh-bâr], on s'approvisionne d'eau douce fournie par des puits. Les marins préfèrent l'eau de puits à l'eau de source ou de pluie. La distance entre Kûlam du Malaya qui est situé dans le voisinage de [la mer de] Harkand et Kalah-bâr (sic) est d'un mois de navigation.
Les navires appareillent ensuite à destination d'un endroit appelé [l'île de] Tiyûma où ceux qui en veulent trouvent de l'eau douce. La distance [de Kalah-bâr] à Tiyûma est de dix jours de navigation.
Les navires appareillent ensuite à destination d'un endroit appelé Kundrang qui est à dix jours de route [de l'escale précédente]. Ceux qui en veulent y trouvent de l'eau douce. Il en est de même dans les îles de l'Inde occidentale: si on y creuse des puits, on trouve de l'eau douce. A Kundrang, est une haute montagne où vont parfois se réfugier les esclaves et les voleurs fugitifs.
Les navires se rendent ensuite (p. 20) à un endroit appelé Čampa (l'Annam et la Cochinchine actuels) qui est à dix jours de route de l'escale précédente. On y trouve de l'eau douce. On en exporte l'aloès [appelé: aloès] du Čampa. En cet endroit, il y a un roi. Les gens du pays sont bruns; chacun d'eux s'habille avec deux pagnes. Lorsque les navires ont fait leur provision d'eau douce, ils appareillent à destination d'un endroit appelé Čundur-fûlât qui est une île de la mer. La distance entre Čundur-fûlât et l'escale précédente est de dix jours de navigation. On y trouve de l'eau douce.