Le roi dit ensuite à l'interprète: «Demande à Ibn Wahab si, en le voyant, il reconnaîtrait son maître.» Le roi voulait parler du prophète d'Allah—qu'Allah Le bénisse!—Je lui répondis: «Comment pourrai-je le voir; il est maintenant auprès d'Allah, le Puissant et le Fort.» Le roi reprit: «Ce n'est pas ce que je voulais dire; je voulais parler de son portrait.» Ibn Wahab répondit affirmativement. Le roi fit alors apporter une boîte; on l'ouvrit et on la mit devant l'Arabe qui y prit des rouleaux de papier. Et le roi dit à l'interprète: «Fais-lui voir son maître.» Je vis alors sur ces rouleaux de papier l'image [peinte] des prophètes et je remuai les lèvres en priant pour eux. Le roi ne savait pas que je reconnaissais les prophètes et il dit à l'interprète: «Demande à Ibn Wahab pourquoi il a remué les lèvres.» L'interprète traduisit et je répondis: «Je priais pour les prophètes.» Le roi demanda encore: «Comment les as-tu reconnus?» Je répondis: «Par les particularités de chacun d'eux que la peinture reproduit (p. 81). Voici Noé dans l'arche qui se sauva avec les siens lorsque Allah le Tout-Puissant ordonna à l'eau de submerger la terre entière et tous ceux qui l'habitaient; Allah ne préserva de la mort que Noé et sa famille.» Le roi se mit à rire; puis il dit: «Pour Noé, tu as dit vrai en mettant son nom [sur ce portrait]; mais en ce qui concerne le déluge qui aurait submergé la terre entière, nous ne savons rien de pareil. Le déluge n'a atteint qu'une partie de la terre; il ne s'est manifesté ni en Chine, ni en Inde.» Ibn Wahab [me] dit: «Je n'osai pas contredire le roi de Chine et produire les arguments que j'avais à faire valoir, parce qu'il ne l'aurait pas admis. [Je continuai donc à examiner les portraits] et je dis: «Voici Moïse avec son bâton, et les Israélites.» Le roi dit alors: «C'est cela; [mais Moïse] n'était maître que d'un petit pays et son peuple se révolta contre lui.» Je continuai: «Voici Jésus sur son âne, avec ses apôtres.» Le roi dit alors: «Il a duré peu de temps, car son pouvoir ne s'est guère exercé que pendant un peu plus de trente (p. 82) mois.» Ibn Wahab énuméra les particularités des autres prophètes [dont on lui présentait l'image], mais nous nous bornons à rapporter seulement une partie de ce qu'il avait dit. Il affirmait que, au-dessus de chaque portrait de prophète, on voyait une longue inscription [en caractères chinois] et il supposait qu'on y avait mentionné le nom du prophète, l'endroit de son pays où tel événement survint et les motifs de sa mission prophétique. Ibn Wahab dit ensuite: «Puis, je vis l'image du prophète—Qu'Allah Le bénisse et Lui donne le salut!—Il était sur un chameau, et ses compagnons l'entouraient, montés également à chameau; ils étaient chaussés de chaussures arabes; ils avaient des cure-dents [arabes] attachés à leur ceinture (?). Je me mis alors à pleurer. Le roi me fit demander par l'interprète pourquoi je pleurais, et je répondis: «Voici notre Prophète, notre Seigneur, qui est le fils de mon oncle paternel, mon cousin [parce que nous sommes tous deux Ḳuraychites]—sur Lui soit la paix!—». «C'est vrai, reprit le roi: votre prophète et son peuple ont créé le plus puissant des royaumes; mais le prophète n'a pas pu voir de ses propres yeux [le développement du royaume] qu'il avait créé; ce sont ses successeurs qui le virent.» Je vis ensuite, [continua Ibn Wahab] l'image d'un grand nombre d'autres prophètes (p. 83); certains d'entre eux faisaient un signe de la main droite et tenaient le pouce et l'index réunis comme si, en faisant ce geste [ils voulaient affirmer] la vérité [de leur foi]. D'autres prophètes étaient peints debout, montrant le ciel avec leurs doigts. Il y avait encore d'autres portraits, mais l'interprète me dit qu'ils représentaient les prophètes de la Chine et de l'Inde. Le roi me demanda des renseignements sur les Khalifes arabes et leur apparence extérieure; puis il me posa de nombreuses questions sur les lois religieuses musulmanes et leur objet [et j'y répondis] dans la mesure où je pouvais y répondre. Il dit ensuite: «Quel est, d'après vous, l'âge du monde?» «On diffère d'opinion à cet égard, répondis-je. Les uns disent qu'il date de 6.000 ans; d'autres disent qu'il est moins ancien; d'autres encore qu'il l'est davantage; mais ces divergences sont négligeables.» [A cette réponse] le roi partit d'un formidable éclat de rire; son ministre, qui assistait à l'entretien et se tenait debout, montra également qu'il désapprouvait ce que je venais de dire. Puis, le roi dit: «Je ne pense pas que votre prophète ait dit une telle [sottise].» Je commis la faute de répondre: «Oui, notre prophète a dit cela.» Je vis alors (p. 84) des signes de désapprobation sur le visage du roi, qui me fit dire par l'interprète: «Pèse bien tes paroles; quand on parle aux rois, on ne le fait qu'à bon escient. Tu as affirmé que les musulmans ne sont pas d'accord à ce sujet; ce qui revient à dire que vous n'êtes pas d'accord sur ce qu'a dit votre prophète; or, il est obligatoire de ne point être en désaccord sur ce qu'ont dit les prophètes; cela est accepté par tous. Fais bien attention à cela et ne dis plus rien de semblable.» Le roi dit encore beaucoup d'autres choses que j'ai oubliées, car il s'est écoulé beaucoup de temps depuis qu'a eu lieu cette conversation. Il me dit ensuite: «Pourquoi t'es-tu éloigné de ton roi [au point de venir en Chine]? Tu étais plus près de sa résidence [que de la mienne] et tu es plus proche de lui par ta résidence et par ta naissance [que tu ne l'es de moi].» A cela, je répondis en racontant ce qui était arrivé à Baṣra [lorsque la ville fut dévastée par les Zangs]: «[Dans ces circonstances, dis-je ensuite], je m'empressai de partir pour Sîrâf où je vis un navire qui allait partir pour la Chine. J'avais entendu parler de l'illustre royaume de Chine et de l'abondance des choses excellentes de toutes sortes qu'on y trouve. Il me fut infiniment agréable que les circonstances me permissent de m'y rendre pour le voir. [Maintenant], je (p. 85) vais le quitter et retourner dans mon pays, auprès du roi [des Arabes] qui est le fils de mon oncle paternel. Je raconterai à ce dernier ce que j'ai vu et dont je puis me porter garant: la puissance de ce roi, l'immensité du pays, les avantages dont j'ai joui et tous les bienfaits dont j'ai été comblé.» Mes paroles firent plaisir au roi. Il donna l'ordre de me remettre un présent magnifique et de me faire transporter à Ḫânfû par les mulets de la poste royale. Il écrivit au gouverneur de Ḫânfû de me bien traiter, de me donner le pas sur tous les autres fonctionnaires de sa province et de pourvoir à mon entretien jusqu'au moment de mon départ. Je fus ainsi abondamment nourri et je vécus dans le bien-être jusqu'à mon départ de la Chine.»

Nous demandâmes à Ibn Wahab des renseignements sur la ville de Ḫumdân où résidait le roi et [nous le priâmes] de nous en faire la description. Il raconta qu'elle est immense et très peuplée. Cette ville est divisée en deux parties qui sont séparées l'une de l'autre par un chemin long et large (p. 86). Le roi, son ministre, ses troupes, le grand juge, les eunuques royaux et tous ses biens sont dans la partie droite de la ville qui est à l'est. Il ne se mêle à eux aucun individu du peuple, et il n'y a pas de marché. Dans toute la longueur des rues, coulent des ruisseaux; elles sont bordées d'arbres plantés avec art et de maisons spacieuses. La partie gauche de la ville qui est à l'ouest, est occupée par le peuple, les marchands, les entrepôts de marchandises et les marchés. Dès l'aube, on voit les intendants royaux, les fonctionnaires et les esclaves du palais, les esclaves des chefs militaires et leurs agents se rendre, à pied ou à cheval, dans la partie de la ville où se trouvent les marchés et les boutiques; ils y achètent des provisions de bouche et tout ce qui leur est nécessaire. Puis, ils s'en vont et on ne revoit aucun d'eux, dans cette partie de la ville, jusqu'au jour suivant.

En Chine (p. 87), on trouve toutes sortes d'agréments, de beaux bosquets traversés par des rivières; mais le palmier n'y existe pas.

On raconte actuellement (vers 916 de notre ère) un fait qui fut ignoré de ceux qui nous ont précédé, et qui est le suivant: personne n'avait supposé que la mer de Chine et de l'Inde communiquait avec la mer de Syrie (la Méditerranée orientale); rien de pareil ne serait venu à l'esprit jusqu'à maintenant. Or, il arrive à notre connaissance qu'on a trouvé dans la mer de Rûm (la Méditerranée orientale) des pièces de bois provenant de navires arabes cousues [ensemble, mais non clouées]. Ces navires [avaient fait naufrage et] s'étaient brisés en plusieurs morceaux; les gens qui se trouvaient à bord avaient péri; les vagues avaient mis ces navires en pièces, et la mer, poussée par le vent, avait projeté ces épaves dans la mer des Ḫazars (la mer Caspienne). De là, [ces épaves] arrivèrent dans le golfe de Rûm (mer de Marmara), d'où elles parvinrent dans les mers de Rûm et de Syrie (la Méditerranée orientale). Ceci montre que la mer fait le tour du pays de la Chine, de la Corée, de l'arrière-pays des Turks (p. 88) et des Ḫazars, se jette dans le golfe [de Constantinople] et communique ainsi avec la mer de Syrie. C'est un fait que le type de navire construit avec des pièces de bois cousues ensemble, est une spécialité des constructeurs de Sîrâf; les constructeurs de navires de Syrie et de Rûm (Byzance) clouent, au contraire, ces mêmes pièces de bois, mais ne les cousent jamais l'une à l'autre. [On peut donc légitimement conclure de la trouvaille dans la mer de Syrie de pièces de bois cousues ensemble que ces épaves provenaient de navires construits à Sîrâf qui, de l'Océan Indien, étaient parvenus en Méditerranée orientale et que les mers de l'Inde, de la Chine, la Caspienne, la mer de Marmara et la Méditerranée orientale communiquent l'une avec l'autre, comme il vient d'être dit].

Il est également arrivé à notre connaissance qu'on trouve de l'ambre dans la mer de Syrie. Le fait ne paraît pas admissible et on ne savait rien de pareil autrefois. Il est impossible d'ajouter foi à ce qui a été dit à ce sujet; pour que ce fait fût vrai, l'ambre n'aurait pu arriver dans la mer de Syrie qu'en passant par la mer d'Aden (la mer Rouge) et de Ḳulzum (golfe de Suez), car cette mer (Rouge) est en communication avec les mers (l'Océan Indien) où se trouve l'ambre. Mais Allah, le Tout-Puissant, a dit [dans le Ḳorân, surate XXVII, verset 62]: «J'ai placé une barrière (l'isthme de Suez) entre ces deux mers (la mer Rouge et la Méditerranée).» Si le fait qu'on m'a rapporté est authentique, [il faut en conclure que l'ambre] a été projeté par la mer, de la mer de l'Inde dans les autres mers, de l'une à l'autre, jusqu'à ce (p. 89) qu'il soit arrivé dans la mer de Syrie.

DESCRIPTION

DE LA VILLE DE JÂWAGA