Le Mahârâja partit sur l'heure pour retourner dans son pays, sans que lui ni aucun de ceux qui l'accompagnaient emportassent quoi que ce soit du pays de Khmèr. Lorsqu'il fut de retour dans son royaume, il s'assit sur son trône qui dominait le lac [aux lingots d'or] et il fit mettre devant lui le plat contenant la tête (p. 100) du roi du Khmèr. Puis, il fit convoquer les hauts fonctionnaires de son royaume et les mit au courant de ce qui s'était passé et des motifs qui l'avaient poussé à entreprendre cette expédition contre le roi du Khmèr. [En apprenant cela], le peuple du Jâwaga pria pour son roi et lui souhaita toutes sortes de bonheur. Le Mahârâja fit ensuite laver et embaumer la tête du roi du Khmèr; on la mit dans un vase et on l'envoya au roi qui avait remplacé sur le trône du Khmèr le souverain décapité. Le Mahârâja fit parvenir en même temps une lettre ainsi conçue: «J'ai été poussé à agir comme je l'ai fait vis-à-vis de ton prédécesseur à cause de la haine qu'il avait manifestée contre nous et nous l'avons châtié [pour donner une leçon] à ceux qui voudraient l'imiter. Nous lui avons appliqué le traitement qu'il voulait nous faire subir. Nous jugeons bon de te renvoyer sa tête, car il n'est maintenant pas nécessaire de la retenir ici. Nous ne tirons aucune gloire de la victoire que nous avons remportée contre lui.» Quand la nouvelle [de ces événements] parvint aux rois de l'Inde et de la Chine, le Mahârâja grandit à leurs yeux. Depuis ce moment, les rois du Khmèr, (p. 101) tous les matins, en se levant, tournent le visage dans la direction du pays de Jâwaga (Java), s'inclinent jusqu'à terre et s'humilient devant le Mahârâja pour lui rendre hommage.
Les autres rois de l'Inde et de la Chine croient à la métempsycose; c'est un de leurs articles de foi. Quelqu'un dont le témoignage est digne de foi a raconté qu'un de ces rois fut atteint de la variole. Lorsqu'il fut guéri de cette maladie, il se regarda dans une glace et se trouva le visage hideux. Apercevant un fils de son frère, il lui dit: «Quelqu'un de ma sorte ne peut rester dans un corps aussi changé que le mien l'a été. Le corps est un réceptacle pour l'âme; quand celle-ci l'a quitté, elle s'incarne de nouveau dans un autre corps. Prends la direction du royaume; je vais séparer mon corps et mon âme pour que celle-ci passe dans un autre corps.» Puis, il se fit apporter un poignard aiguisé et tranchant, et il ordonna qu'on lui tranchât la tête avec ce poignard. On fit ensuite brûler le corps.
SUITE DES INFORMATIONS SUR LA CHINE
TRAITANT DE CERTAINES CHOSES QUI SE PASSENT DANS CE PAYS
Par suite de l'extrême sollicitude (p. 102) du gouvernement pour leurs affaires, autrefois, antérieurement aux changements [regrettables] qui viennent de se produire actuellement (au commencement du Xe siècle), les Chinois se trouvaient en un état [d'ordre et de paix] inconnu par ailleurs.
Un homme du Ḫorâsân était venu dans l'ʿIrâḳ, y avait acheté beaucoup de marchandises et s'était embarqué à destination de la Chine. Il était extrêmement avare. L'eunuque que le roi avait envoyé à Ḫânfû—Ḫânfû est la ville où se rendent les marchands arabes—et le marchand du Ḫorâsân ne s'entendirent pas sur le choix des marchandises importées par mer qu'avait demandées le roi. Cet eunuque était un des plus importants fonctionnaires royaux; c'était lui qui avait charge des trésors et des richesses du roi (p. 103). Le désaccord entre l'eunuque et le marchand se produisit au sujet d'un achat d'ivoire et d'autres marchandises; celui-ci refusait de vendre si on n'élevait pas le prix proposé. L'eunuque se laissa aller à enlever [de force] ce qu'il y avait de mieux dans les marchandises apportées par le marchand, sans tenir aucun compte [des protestations du propriétaire], à cet égard. Celui-ci partit [de Ḫânfû] sous un déguisement et se rendit à Ḫumdân, la capitale du grand roi de la Chine qui est à deux mois [de marche de Ḫânfû], et même davantage. Il se dirigea vers la chaîne dont il a été question dans le Livre I [vide supra, p. 58]. L'usage veut que celui [qui a tiré la chaîne et] fait sonner [la cloche qui est] au-dessus [de la tête] du grand roi [pour le prévenir qu'on en appelle à lui], soit conduit à dix journées de route [de la capitale], comme en une sorte d'exil. Là, il est mis en prison pendant deux mois; puis, le gouverneur de l'endroit se le fait amener et lui dit: «Tu t'es exposé, en en appelant au roi suprême, à la ruine et à verser ton sang, si ta réclamation n'est pas justifiée. Le roi Tous les renseignements recueillis au cours de l'enquête montrèrent que le marchand du Ḫorâsân avait dit vrai; des informations dans ce sens parvenaient les unes après les autres au souverain, de tous les côtés. Le roi fit alors appeler l'eunuque. Dès qu'il fut arrivé, on confisqua ses biens et il fut destitué de ses fonctions de trésorier royal. Le roi lui dit ensuite: «En toute justice, je devrais te (p. 106) faire mettre à mort, car tu m'as exposé [à être mal jugé] par un homme qui, parti du Ḫorâsân—lequel est situé à la frontière de mon royaume—s'est rendu dans le pays des Arabes; de là, dans l'Inde et, enfin, en Chine pour y rechercher ma faveur. Tu voulais donc que, en s'en retournant et en repassant dans ces pays où il reverrait les mêmes personnes, il puisse dire: «En Chine, on a agi injustement envers moi, on m'a enlevé mes marchandises de vive force!» Cependant, je ne te ferai pas mettre à mort par considération pour [tes services] passés; mais tu seras [désormais] chargé de la garde des morts, puisque tu as été incapable d'être un [bon] administrateur des vivants.» Et sur l'ordre du roi, l'eunuque fut placé dans le cimetière des rois pour y garder les tombes et pourvoir à leur entretien.