Tous vont droit vers les tentes, à travers les marais, enseignes déployées et pennons au vent. Des écus, des heaumes dorés, des hauberts et des épées reluit toute la place. Le bon roi d’Aragon, quand il les aperçut, se dirigea vers eux avec quelques compagnons ; et ceux de Toulouse y sont tous accourus, car ils ne crurent ni roi ni comte. Tout à coup, sans qu’ils se soient doutés de rien, les Français arrivent et se dirigent tous vers l’endroit où le roi avait été reconnu. Il s’écrie : « Je suis le roi ! » Mais on n’y prit pas garde, et il fut si malement frappé et blessé que le sang se répandit sur le sol, et qu’il tomba raide mort.
Les autres, à cette vue, se croient trahis ; ils fuient de çà, de là : nul ne se défend. Les Français les poursuivent, les taillent en pièces et les combattent avec tant d’acharnement que celui qui en réchappe vivant peut s’estimer heureux ; le carnage se prolongea jusqu’au ruisseau[17]. Les hommes de Toulouse, qui étaient demeurés au camp, se tenaient tous ensemble en grande angoisse. Dalmatz de Creixell s’est jeté à l’eau en criant : « Dieu nous aide ! Grand malheur nous est advenu, car le bon roi d’Aragon est mort, et beaucoup d’autres barons sont morts et vaincus. Jamais plus on n’éprouvera si grand dommage ! » A ces mots, il est sorti de la Garonne, et les gens de Toulouse, grands et petits, ont couru vers l’eau tous ensemble ; les uns passent, mais beaucoup y restent, car le courant, rapide en cet endroit, en a noyé bon nombre. Dans le camp est demeuré tout leur bagage…
[17] La Louge, qui baigne Muret.
Grands furent le dommage, le deuil et la perte, quand le roi d’Aragon resta sur le champ de bataille, mort et sanglant, ainsi que bien d’autres barons. Ce fut grande honte pour toute la chrétienté et pour le monde entier.
Le comte de Toulouse, conseille secrètement aux capitouls de traiter avec Simon, cependant que lui même ira se plaindre au pape des violences dont il est victime.
IX
Le Concile de Latran.
Devant le concile, le comte de Foix plaide sa cause et celle de son seigneur, le comte de Toulouse.
Toute la cour l’écoute, le regarde et l’entend : il a le teint frais et sa personne est agréable. Il s’avance vers le pape et lui dit avec calme : « Sire pape droiturier, de qui relève le monde entier, qui occupes le siège de saint Pierre et gouvernes à sa place, toi en qui tous les pécheurs doivent trouver un protecteur, et qui dois maintenir droiture, paix et justice, car tu es ici pour assurer notre salut, seigneur, écoute mes paroles et rends-moi ce qui m’est dû. Je puis jurer avec sincérité que je n’aimai jamais les hérétiques, que je repousse leur société, et que mon cœur ne s’accorde point au leur. Puisque la sainte Eglise trouve en moi un fils obéissant, je suis venu en ta cour pour être loyalement jugé, moi et le puissant comte mon seigneur, et son fils également qui est beau, bon, tout jeune, et n’a fait tort à âme qui vive. Je me demande alors pourquoi et comment aucun prud’homme peut souffrir qu’on le déshérite. Le comte mon seigneur, de qui relèvent grandes terres, s’est mis à ta discrétion, te livrant la Provence, Toulouse et Montauban, dont les habitants furent ensuite soumis au pire ennemi, au plus cruel, à Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend, les extermine sans merci. Et moi-même, seigneur, j’ai rendu par ton ordre le château de Foix et ses puissants remparts ; le château est si fort qu’il se défend de lui-même ; il y avait là pain et vin, viande et blé en suffisance, eau claire et douce sous la roche qui surplombe, et mes braves compagnons, et mainte luisante armure. Aussi ne craignais-je point de le perdre, quelque effort que l’on fît : le cardinal le sait, et peut, s’il le veut, en témoigner. Si tel que j’ai livré mon château on ne me le rend, nul ne doit plus avoir foi en aucun traité ! »
Le cardinal[18] se lève, vient vers le pape, et lui dit doucement : « Sire, ce que dit le comte est vrai en tout point. J’ai reçu le château et je l’ai livré, en vérité : en ma présence l’abbé de Saint-Thibéry s’y est établi. Le château est très fort et bien pourvu, et le comte a loyalement fait tes volontés et celles de Dieu ».
[18] Probablement le cardinal Pierre de Bénévont qui exerçait les fonctions de légat en France depuis l’année précédente.