Comment le Souldan fut tué devant Famagosse.

En ceste partie nous dist l’istoire que quant Urian ouyt les nouvelles, il fist sonner ses trompettes et fist tantost armer l’ost, et se mist en quatre batailles, dont il en eut la première, son frère la seconde, le maistre de Rodes la tierce, le capitaine la quarte ; et après fist demourer en la vallée tout le sommaige, et les fist bien garder de cent hommes d’armes et cinquante arbalestriers, et aprez commencèrent à monter la montaigne. Et adonc ilz virent l’ost des Sarrazins, et comment ilz assailoient moult fort la cité. Adonc Urian va dire à ses gens : Seigneurs, ces gens sont moult grant nombre ; mais sachiés que pour certain, Dieu avant, ilz seront tous nostres, et bien brief. Or doncques il va dire : Allons tous contre l’ost, sans eulx riens meffaire, et allons premierement assaillir ceulx qui assaillent la cité, et je croy fermement, à l’aide de Dieu, que ilz ne nous pourront endurer. Et ilz lui respondirent que ainsi estoit bon affaire. Adonc il voulut devaller la montaigne et passer par derrière l’ost ; et quant ilz cuidèrent passer, les Sarrazins les advisèrent, et virent qu’ilz n’estoient pas de leurs gens ; et adonc commencèrent à effroyer et crier à l’arme. Si dist Urian au capitaine qu’il tournast sa banière sur ceulx de l’ost, et que les combatist moult fort ; là eut grant partie assamblée ; et Urian et les deux aultres batailles se mirent entre le guet et ceulx qui assailoient la ville ; tant attendirent tous, que ceulx qui gardoient les logis furent tous mors et desconfis. Adonc ilz laissèrent gens pour les garder, et puys tantost et sans delay ilz s’en allèrent vers l’assault ; mais il fut que on vint dire au souldan : Sire, toutes les tentes et pavillons sont pris et les gardes mors, et nous viennent courir sus les plus malvaises gens que je vis oncques. Adonc se retourna le souldan, et vist venir banières et pannons, et les gens si serrez ensamble qu’il ne sambloit pas qu’ilz fussent la moetié du nombre qu’ilz estoient. Adonc fut le souldan moult courroucé, et fist sonner ses trompettes pour le retraite et pour mettre ses gens en ordonnance ; mais avant qu’il les eut assemblez à moetié, Urian vint et sa bataille, qui leur courut sus moult asprement ; et là commença moult grant l’occision et perte ; mais pour certain la plus grant perte tourna sur les Sarrazins, car ilz n’eurent pas loisir de eulx ordonner, et estoient moult foullez de l’assault ; et si n’estoit mie chascun soubz sa banière quant on leur courut sus, gens qui estoient moult aspres et durs du mestier d’armes, que en peu d’eure plusieurs se mirent en fuyte ; mais le souldan, qui fut plain de grant courage et de grant vaisselage, ralia ses gens entour luy, et livra moult fort assault à nos gens et moult fierement. Là eut maint homme mort et affollé, et se faisoit fort redoubter, car il tenoit une hache à deux mains et frappoit à destre et à senestre, et faisoit moult grant occision de nos gens ; et mal advient à celluy qui ne se destourne de son chemin. Adoncques quant Urian le vit ainsi besongnier, il en fut moult doulent, et dist en soy mesme : Par ma foy, c’est grant dommaige que cest Tourc ne croit en Dieu, car il est moult preux de la main ; mais pour le dommaige que je voy qu’il fait de mes gens, je n’ay mie cause de le plus deporter, et aussi nous ne sommes mie en place de tenir longues parolles. Adoncques il estremist l’espée au poing moult fierement, et hurta le chevau des esporons, et vint vers le souldan grant erre ; et quant le souldan le vist venir, il ne le reffusa pas, mais empoingna sa hache et cuida ferir Urian sur la croix du chief ; et Urian se destourna hors du coup ; la hache fut pesante, et à la basser qu’il fist par la force du coup, la hache luy volla hors du poing. Et adonc Urian le ferist de l’espée sur le heaulme moult grant coup de toute sa force, et fut le souldan si chargé du coup qu’il fut si estourdi qu’il ne veoit ne attendoit, et perdist le frain et les estriers, et le chevau l’emporta là où il voulut. Et adoncq Urian le ferist de la bonne espée entre le chief et les espaulles ; car lors le souldan estoit tout embroché et le heaulme estoit tendre par le derrière ; l’espée trouva adonc le col à my, excepté tant seullement ung peu de la garnison de la gorgerete, et trencha l’espée la garnison tout oultre et les deux maistresses vaines et les tendans au gorgeron. Adonc le souldan chait par terre, et y eut là si grant foulle de chevaux d’une part et d’aultre, que la bataille y fut si tresdure et si tresforte que ses gens ne luy peurent aidier, et seigna tant qu’il luy faillist là morir par la force du sang qu’il jetta ; et tantost que Sarrazins percheurent que le souldan estoit mort, ilz furent tous esbahis, ne oncques puys ilz ne combatirent de bon cueur. Adonc Urian et son frère Guion faisoient tant d’armes que nul ne les veoit qui ne les prisast. Et sachiés bien que Poetevins et les aultres barons s’esprouvoient si bien et si vaillamment, que en peu d’eure Sarrazins furent tous desconfis, si que mal soit de celluy qui ne fut mort ou prins. Et adonc Urian et ses gens se logèrent ès logis des Sarrazins, et fut le sommaige des cristiens mandé, et les gardes, qui furent moult joyeulx de la victoire, et s’en vindrent moult liement en l’ost, et se logèrent bien aisement ; et firent les deux frères partir la conqueste que chascun s’en tint à bien payé. Et cy se taist l’istoire de plus parler de Urian, et commence à parler du capitaine de Lymasson, qui vint tantost à Famagosse.

En ceste partie nous dist l’istoire que aprez la desconfiture de la bataille, le capitaine se departist des deux frères, avecques luy .xxx. chevaliers de noble affaire, et s’en vint en la cité, où on luy ouvrist les portes moult liement, et entra dedens, et il trouva les gens par les rues, dont les ungz faisoient grant feste pour ce que ilz se voioyent delivrez des mains des Sarrazins, et beneissoient l’eure que oncques les enfans de Lusignen avoient esté nez, et l’eure que ilz entrèrent au pais ; et les aultres gens faisoient moult grant dueil et menoient moult grans pleurs et douleurs pour la blessure du roy, et que on disoit que il n’y avoit remède que il ne perdist la vie ; si ne sceut pas bien que penser, car il ne sçavoit pas encore que le roy fut blessé. Et adoncques tant exploita, qu’il vint au palais et là descendist, où il trouva le peuple bien mat. Et il leur demanda qu’il leur failloit. Par foy, dist l’ung, assez ; car nous perdons le plus preudomme et le melleur qui oncques fut en ce royaulme. Comment, dist doncques le capitaine, le roy est malade ? Ha, ha, sire, n’en sçavez-vous plus ? lui respond ung chevalier ; nous saillismes hyer encontre nos ennemis, et au retourner fut le roy feru du souldan d’ung dart envenimé, tellement que l’on n’y treuve point de remède ; car nous pensions tousjours que ces deux nobles hommes et leurs gens deussent venir trois jours a. Et sachiés que la fille du roy meyne telle douleur que c’est grant pitié à veoir, car il y a jà deux jours qu’elle ne volut boire ne menger ; il nous sera bien mal advenu se nous perdons nostre roy et nostre damoiselle ; car se ce advenoit, le pays seroit en grant orphanité de seigneur. Beaulx seigneurs, dist le capitaine, il n’est pas encores perdu tout ce qui en peril est. Ayez fiance en nostre seigneur Jhesucrist, et il vous aidera. Je vous prie menez-moy vers le roy. Par ma foy, c’est legier à faire, car il gist en celle chambre là, où chascun peut aller comme se il n’avoit nul mal. Il a jà fait son testament, et a ordonné du sien à ses serviteurs que chascun s’en tint pour bien payé, et est confessé, et a receu notre Seigneur, et est administré de tous les sacremens. Par foy, dist le capitaine, il en vault mieulx, et a fait que sage ; et lors entra en la chambre et s’enclina devant le lict du roy, et lui fist la reverence. Capitaine, dist le roy, vous soiez le bien venu, et vous mercie de la bonne diligence que vous avez faicte de acompaigner ces deux nobles hommes par quoy ma terre est hors de la subjection des Sarrazins, car je n’avoye plus puissance de gouverner mes gens en mon pais ; je vous prie que vous leur allez dire de par moy qu’il leur plaise de moy venir veoir devant que je meure ; car j’ay grant voulenté de leur satisfaire à mon povoir de l’amour et de la courtoisie qu’ilz m’ont faicte, et aussi ay-je grant desir de les veoir et de parler à eulx pour certain cas que je leur vueilz declarer. Monseigneur, dist le capitaine, je les vois querir à vostre congié. Or allez, dist le roy, et les me faictes cy venir demain dedens prime. Et se partist et saillist de la ville et s’en vint vers l’ost. Et lors le roy commanda à encourtiner toute la grande rue, de la porte par où les frères devoient venir, jusques au palais, et fist appareiller le plus richement qu’il peut contre leur venue. Et cy se taist l’istoire de luy, et parle du capitaine.

L’istoire nous dist que tant erra le capitaine qu’il vint en l’ost et en la tente des deux frères, qui moult le bienveignèrent. Et lors il leur compta comment le roy estoit moult fort blessé, et qu’il leur prioit humblement qu’il leur pleut de venir devers lui pour les mercier du noble secours qu’ilz lui avoient fait, et eulx satisfaire de leur paine et despence à son povoir, et aussi pour parler à eulx d’aultres cas. Par foy, dist Urian, nous ne sommes pas cy venus pour estre souldoiez pour argent, mais tant seullement pour soustenir et exaulcer la foy catholique, et nous voulons bien que chascun sache que nous avons assez finance pour paier nos gens ; mais toutesfois nous irons voulentiers vers luy. Et sachiés que quant à moy je pense aller par devers le roy en tel estat que je me partis de la bataille, car, se il luy plaist, je vueil recepvoir l’ordre de chevalerie de sa main, pour la vaillance et l’onneur que chascun dist de luy. Et vous, capitaine, luy povez aller dire que demain, à l’eure que il a mandé, moy, mon frère et le maistre de Rodes, Dieu avant, irons devers luy, et cent de nos plus haultz barons. Adoncques prinst congié le capitaine et s’en vint en la cité, où on le receupt moult honnourablement ; et tantost il vint au palais, où il trouva le roy en aussi bon point comme il avoit laissé ; et y estoit sa fille Hermine, qui moult estoit doulente du mal de son père ; mais non obstant ce elle se reconfortoit fort de ce que on luy disoit que les deux frères damoisaulx devoient venir le lendemain ; et sachiés qu’elle desiroit moult à voir Urian. Et adonc salua le capitaine le roy. Vous soiez le bien venu, dist le roy ; quelles nouvelles de vostre messaige, et verra-on point ces deux jeunes damoiseaulx ? Sire, ouy, dist le capitaine, eulx centiesme ; et il vous plaise assavoir que ilz ne veulent rien du vostre, car, comme ils dient, ilz ne sont pas souldoiers pour argent, mais ilz se disent souldoiers de nostre seigneur Jhesucrist. Et tant, sire, m’a dit Urian que demain, Dieu avant, devant qu’il soit prime, il viendra par devers vous en tel point qu’il saillist de la bataille, car il veut recepvoir l’ordre de chevalerie de vostre main. Par ma foy, dist le roy, je loe nostre seigneur Jhesucrist quant devant ma mort il luy plaist que je face chevalier d’ung si vaillant et hault prince ; et sachiés que j’en morray plus aise. Adoncques quant Hermine oyt dire celle nouvelle, elle en eut si grant joye au cueur qu’elle ne sçavoit quelle contenance faire ; mais pourtant elle n’en monstra nul semblant ; ainçoys monstra qu’elle sentoit grant douleur au cueur. Adoncques elle prinst congié de son père et le baisa moult doulcement en plourant, et s’en vint en sa chambre ; et là commença moult fort soy plaindre une heure de la douleur qu’elle avoit de son père, et l’autre heure de la grande joye et desir qu’elle avoit de voir Urian, dont la demourée luy tarde moult, et fut moult grant pièce en pensée tellement argue que oncques toute nuyt ne dormit, et ainsi se passa la nuyt jusques à lendemain heure de prime.

En ceste partie nous dist l’istoire que lendemain matin fist le roy commandement que tous les nobles et non nobles feissent parer les rues pour faire feste et honneur à la venue des deux frères et de leurs gens, et que à chascun quarrefour eut menestriers et trompettes, et que on jouast de tous aultres instrumens qui pourroient estre trouvez en la ville, et de toutes aultres melodies de quoy on se pourroit adviser pour festoyer et honnourer les damoiseaulx ; et pour certain le peuple en fist bien son devoir, et plus que le roy ne sceut commander. Que vous feroy-je plus long prologue ? Les deux frères dedens prime vindrent montez moult noblement sur deux haultz destriers ; et estoit Urian tout armé, ainsi ne plus ne mains comme il se partist de la bataille, l’espée toute nue au poing ; et Guion son frère estoit vestu d’ung moult riche drap de Damas bien fourré ; et alloient par devant eulx trente des plus haultz barons en noble arroy, et devant eulx, au plus prez, estoit le maistre de Rodes et le capitaine de Lymasson ; et aprez les deux frères venoient en moult noble arroy soixante et dix chevaliers et leurs escuiers, leur compaignie, et leurs pages ; et en ce point entrèrent en la cité. Là vessiés commencer la feste moult grande, et les trompettes et menestriers faire leur mestier ; et y avoit aultres instrumens, pluiseurs de melodieux sons, et parmy la ville veissiés gens de grant honneur qui estoient moult bien et richement habillez, qui crioient à haulte voix : Ha, ha, bien veignez, prince de victoire, par qui nous tenons et sommes tous resucitez du cruel servage des ennemis de nostre seigneur Jhesucrist. Là veissiez dames et damoiselles aux fenestres, et les anciens gentilshommes et bourgoys si s’esmerveilloient de la grant fierté du noble Urian, qui estoit tout armé, le visaige descouvert, ung chappeau vert sur le chief, l’espée toute nue au poing ; et le capitaine luy portoit son heaulme devant, sur le tronson d’une lance ; et quant ilz apperceurent la fierté de son visaige, ilz disdrent entre eux ensemble : Cest homme est pour soubzmettre tout le monde en son obeissance. Par ma foy, disoient les aultres, il le montre bien, car il est entré en ceste cité comme se il l’eut conquise. En nom de Dieu, disoient les aultres, la rescousse du dangier dont il nous a ostez vault autant et est assez conqueste. Par ma foy, disoient les aultres, combien que son frère n’ait pas si fière philozomie, si semble-il bien homme de bien et de haulte entreprinse. Et ces paroles disant, ils les convoièrent jusques au palais, où ils descendirent. Et cy se taist l’istoire de plus parler du peuple, et commence à parler comment les deux frères vindrent devant le roy.

Comment Urian et Guion vindrent devers le roy, luy estant au lict, tout armez.

L’istoire nous dist que les deux frères moult honnourablement vindrent faire la reverance au roy, et le roy les receupt moult liement, et les mercia moult gracieusement de leur secours, et leur dist que, aprez Dieu, ilz estoient ceulx par qui luy et tout son royaulme estoit ressuscité du plus cruel pas que de la mort ; car se ilz ne fussent venus, les Sarrazins les eussent tous destruis ou contrains à eulx convertir en leur foy, que leur eut pis valu que mort temporelle, car ceulx qui eussent à ce consenti de cueur ilz eussent eu à tousjoursmais damnation perpetuelle. Et pourtant, dist le roy, est-il raison que je vous merite à mon povoir, car je n’ay aultre voulenté que d’en faire mon devoir, combien, certes, que je ne le pourroye accomplir à la value du hault honneur que vous m’avez faict ; mais je vous supplie humblement prendre en gré ma petite puissance. Par ma foy, dist Urian, de ce ne fault riens doubter, car nous ne sommes pas venus chà pour avoir de vostre or ne de vostre argent, ne de vos villes, chasteaux, ne terres ; mais pour acquerir honneur et pour destruire les ennemis de Dieu, et exaulcer la foy catholique ; et vueil, sire roy, que vous sachez que nous tiendrons bien nostre paine bien emploié se il vous plaist à nous faire tant d’onneur que nous vueillez faire, mon frère et moy, chevaliers de vostre main. Par ma foy, dist le roy, nobles damoiseaulx, jà soit ce que n’en soye pas digne de vous accomplir cette requeste, si la vous accordoye ; mais avant sera la messe dicte. Sire, ce dist Urian, ce me plaist moult bien. Et adoncq le chappellain fut tantost prest, et lors Urian et son frère et tous les aultres devotement ouyrent la messe et le service divin, et aprez le service divin Urian vint devant le roy ; et adoncques il traist son espée du fourreau et s’agenoulla devant le lict où le roy gisoit, et luy dist en ceste manière : Sire roy, je vous requiers pour tout salaire du service que je vous puys faire ne pourroye avoir fait ne faire jamais en toute ma vie, qu’il vous plaise moy faire chevalier de ceste espée, et vous m’aurez bien remuneré de tout ce que vous dictes que moy et mon frère avons fait pour vous et vostre royaulme ; car de main de plus vaillant noble chevalier et noble seigneur n’en puys recepvoir l’ordre de chevalerie que de la vostre propre. Par ma foy, dist le roy, sire damoiseau, vous me portez plus de honneur que vous ne me devez et m’en dictes cent fois plus que je ne vaulx, car celluy don vous accordé-je, et il n’est pas à refuser d’ung si noble damoiseau et en faire ung chevalier ; mais aprez ce que je vous auray accomply ce que vous m’avez requis, vous m’aurez en convenant, se il vous plaist, que, aprez ce, vous me donnerez ung don, lequel ne vous tournera jà à prejudice ne dommaige du vostre, mais tournera à vostre tresgrant prouffit et honneur. Par ma foy, sire, dist Urian, je suis tout prest et appareillé de accomplir vostre voulenté à vostre plaisir. Adoncques eut le roy grant joye, et se dressa en soy seant, et prinst l’espée par le pommeau que Urian luy tendoit, et luy donna l’acollée en disant en ceste manière : En nom de Dieu, chevalier soyez, qui vous ottroye amendement. Et puys lui rebailla l’espée ; et ce faisant ses plaies lui escreurent et en saillist le sang à grand randon parmy le bendeau ; de quoy Urian fut moult doulent, et aussi furent tous ceulx qui le veirent ; mais adoncques le roy se bouta arrière dedans son lict tout soubdainement, et dist qu’il ne se sentoit nul mal. Et aprez commanda à deux chevaliers que on luy allast querir sa fille ; et ilz le firent et l’admenèrent au mandement de son père ; et quant le roy la vit, il luy dist : Ma fille, merciez ces nobles hommes du secours qu’ilz ont fait à moy, et à vous et à nostre royaulme, car ce n’eust été la grace de Dieu et leur puissance, nous estions tous destruis, au mieulx venir exillez hors de nostre pays, ou il nous eut fallu convertir à leur loy, qui nous eut pis vallu que de morir temporellement. Et adoncques elle se agenoulla devant les deux frères et les salua et mercia moult humblement. Et sachiés qu’elle estoit en telle manière esmeue comme se elle fut ravie, et ne sçavoit comment proprement faire contenance, tant de la douleur qu’elle avoit au cueur de l’angoisse que son père sentoit, que des pensées qu’elle avoit à Urian ; et tant qu’elle estoit comme une personne qui est issue nouvellement de son somne ; mais adonc Urian, qui bien apperceut qu’elle avoit l’esprit troublé, la saisit moult doulcement et la dressa en estant contre mont, en soy enclinant contre elle ; et en ce faisant se entrefirent moult d’onneur. Et là disoient ceulx du pays : Se ce noble homme avoit jà pris nostre damoiselle à femme, bien nous iroit ; nous n’aurions doubte de payen ne de homme qui nous voulsist mal. Et adonc appella le roy sa fille, et luy dist ainsi : Ma fille, seez vous icy emprez moy, car je croy que vous ne me tendrez plus gaires grant compaignie. Et elle se assist tout en plourant emprez luy. Et adoncques tous ceulx qui là estoient commencèrent à plourer de la pitié que ils eurent du roy et aussi de la douleur que ilz veoit que sa fille, qui estoit pucelle, menoit si piteusement. Et adoncq prinst le roy à parler.

L’istoire nous dist que le roy fut moult doulent quant il vit sa fille mener telle douleur ; si luy dist moult amiablement : Ma fille, laissez ester celle douleur et ce grant dueil que vous menez, et vous en prie ; car en chose que on ne peut amender, c’est follie de soy en donner trop grand couroux, combien que c’est raison naturelle que chascune creature soit doulente de son amy ou de son proesme quant on le pert ; mais se Dieu plaist je vous pourvoiray si bien que vous vous en tendrez contente avant que je me parte de cette mortelle vie, et aussi seront tous les barons de mon règne. Et adonc commença la pucelle à plourer plus fort que devant, et aussi tous les barons menoient telle douleur que c’estoit grand pitié à veoir ; mais Urian et Guion furent moult couroucez et moult doulens, et le roy voyant leur douleur leur va dire : Belle fille, et vous tous aultres, ceste douleur ne vous est pas necessaire à mener, car je n’en amende ne vous aussi en quelque manière, mais me acroissés ma douleur ; pour quoy je vous commande à tous que vous cessez ceste douleur, se vous amez que je demoure encores en vie une pièce de temps avecques vous. Et aprez ilz s’en tindrent le mieulx qu’ilz peurent pour la parolle que leur avoit dicte le roy. Et de rechief prinst la parolle le roy, soy adressant à Urian, et lui dist : Sire chevalier, la vostre mercis vous m’avez donné ung don, voire par tel convenant que du vostre, ne de vostre chevance, ne vous demanderay-je riens. Par foy, dist Urian, demandez tout ce qu’il vous plaira, car se c’est chose de quoy je puisse finer, je le vous accompliray voulentiers sans faillir. Grand mercis, sire, dist le roy ; sachiés qu’en ce que je vous demanderay je vous donneray noble chose. Or, sire chevalier, je vous prie qu’il vous plaise de prendre ma fille à femme et tout mon royaulme, et dès maintenant je le metz en vostre main et m’en demès à vostre profit. Et est vray qu’il avoit fait aporter la couronne, laquelle, à ses parolles, il prinst, et dist : Tenez, Urian, ne refusez pas la requeste que je vous fais. Lors furent les barons du pays si joyeulx qu’ilz larmoyoient de pitié et de joye qu’ilz en avoient. Et quant Urian entendist ces parolles, il pensa ung peu, et sachés qu’il en fut moult doulent, car il avoit moult grant voulenté de aller par le monde pour veoir les pays et les contrées, et acquerir honneur ; mais toutesfois puis qu’il avoit accordé au roy le don, il ne s’en volut pas desdire. Et quant les barons du pays le visrent ainsy penser, si s’escrièrent tous à haulte voix moult piteusement : Ha, a, noble homme, ne vueillés pas refuser ceste requeste au roy. Par ma foy, seigneurs barons, dist Urian, non ferai-je. Adoncques s’enclina Urian devant le lit du roy, et prist la couronne, et la mist à Hermine sur son giron en disant : Damoiselle, elle est vostre, et puys que la chose est ainsi venue, je vous aideray à la guarder tout mon vivant, au plaisir de Dieu, contre tous ceulx qui la vouldront suppediter. Adoncques eut le roy si tresgrant joye, et aussi eurent tous les barons, et puys fist venir l’archevesques de la cité, qui les fiança ; mais Hermine dist qu’elle verroit quelle fin son père prendroit de sa maladie avant qu’elle en fist plus. Adoncques Urian dist : Damoiselle, puys qu’il vous est bel, il me plaist bien. Lors fut le roy moult doulent et lui dist : Hermine, belle fille, vous monstrez bien que vous ne m’amez gaires, quant la chose que je desiroie plus en ce monde veoir devant ma fin vous ne voulez accomplir ; or voye-je bien que vous desirez ma mort. Quant la pucelle l’entendist, si fut moult doulante, et se mist à genoulx toute en plourant, et dist en ceste manière : Mon tresredoubté seigneur et père, il n’est chose au monde que je vous refusasse jusques à morir, commandez-moy vostre plaisir ; vous dictes que vraye fille doibt doubter et soy garder de irer son père. Adoncques, dist le roy, or vous commandé-je à tous et à toutes que vous laissez ce dueil et tendez et appareillez ceste salle, et menez grant joye ; et faictes appareiller la messe ; et aprez le service faites dresser les tables, et aprez disner faictes icy devant moy la feste comme se je fusse maintenant sur piés ; car sachiés bien que ce allegera bien mon mal. Et adonques eulx tous firent ce qu’il leur commanda ; lors la messe fut dicte, et s’assist-on au disner, et fut Hermine assise en une table mise devant le lict du roy son père, et Urian en costé d’elle, et Guion servoit devant Hermine. Lors eut le roy moult grant joye ; mais sachiés qu’il faisoit meilleur samblant que le cueur faire ne povoit ; car certes, quelque chière qu’il fist, il souffroit moult grant douleur, car le velin qui estoit en la plaie luy vermissoit tout le corps ; mais pour resjouir la baronnie, il monstroit semblant comme se il n’eut mal ne douleur ; et aprez disner commença la feste et dura jusques au soir ; et lors le roy appella Urian et luy dist : Beau fils, je vueil que vous espousez ma fille demain, et vous vueil couronner de ce royaulme, car sachiés que je ne puis plus gaires vivre, et pour ce je vueil que tous les barons du royaulme vous facent hommaige avant ma mort. Sire, dist Urian, puys qu’il vous plaist, votre voulenté est la mienne. Et là estoit Hermine presente, qui pas ne refusa à faire la voulenté de son père.

Comment Urian espousa Hermine, la fille du roi de Chippre.

Le lendemain à heure de tierce fut l’espousée parée moult noblement, et fut la chappelle dressée moult richement ; et les espousa l’archevesque de Famagosse ; et aprez vint Urian devant le roy, et s’agenoilla devant son lict ; et le roy prist sa couronne et luy mist sur sa teste, et Urian le mercia. Et adonc appella le roy tous les barons du pays, et leur commanda à faire hommaige au roy Urian son filz, et le firent moult joyeusement ; et aprez fut la messe commencée ; et la messe dicte, ilz se assirent à disner, et puys commença la feste, et dura jusques au soir. Et aprez le soupper commença la feste, et quand temps fut l’espousée fut couchée, et aprez se coucha Urian, et le dit archevesque benist le lict, et ces choses faictes chascun se departist ; et s’en allèrent les ungz coucher, et les aultres danser, et s’esbatirent ; et Urian fut avecques sa femme, qui moult doucement se entracointèrent ; et lendemain ilz vindrent au roy comme devant ; et fut la messe commencée, et la royne amenée au destre par Guion son frère et par l’ung des plus haultz barons du pays.