En ceste partie nous dist l’istoire que la bataille fut moult grant et horrible, et y eut moult grant occision ; mais quant les mauvais Sarrazins apperceurent que le roy Brandimont de Tarse estoit mort et que le caliphe de Bandas les avoit laissez en ce peril, ils furent moult esbahis, et se commencèrent tresfort à desrenger et à perdre place et aussi à fouyr vers la marine ; mais ce ne leur vault gaires, car toute la navire estoit partie avec le caliphe et l’admiral de Cordes. Que vous feroye ores long parler ? Les payens furent tous mors, et les pluiseurs se nayèrent en la mer. Et adoncques retournèrent les barons aux logis des payens, où il y avoit moult de richesses. Et cy se taist l’istoire de parler du roy Urian, et parle du caliphe qui s’en alloit moult doulent par la mer, et jura ses dieux que se il peut arriver à Damas à sanneté, que encores fera-il grant ennuy aux Chippriens ; et ainsi qu’il vaugoit par la marine et cuidoit bien estre eschappé du peril des mains des cristiens ; mais de ce que fol pense il demoure souvent la plus grant partie à faire ; car le grant maistre de Rodes estoit jà pieçà en aiguet sur la mer, à toutes ses gens, en gallées. Adonc il apperceut les Sarrazins venir, et se pensa bien que la bataille des Sarrazins estoit desconfite ; il en loua et remercia nostre seigneur Jhesucrist. Et adoncques il escria aux seigneurs et aux gens d’armes qui estoient avec luy et dist : Beaulx seigneurs et sergans de Jhesucrist, nous eschapperont ainsi ces ennemis ? Par foy, il sera moult faulte à nous. Qui lors veist mettre gens en ordonnance et courir sus Sarrazins et jetter canons et traitz d’arbalestres, c’estoit moult grant horribleté à veoir. Quand l’admiral de Damas perceut le meschief qui tournoit sur eulx, si haulça le voille et fist advancer les rames, et eschappa des dangiers de nos gens malgré que nos gens en eussent ; et fut la galliotte si eslongée en peu d’eure que nos gens en perdirent la veue, et veirent bien que le poursuyvir leur povoit plus nuire que aydier ; si les laissent à tant, et en peu d’eure furent les vaisseaulx desconfis et les paiens ruez en la mer, et ramenèrent les six vaisseaulx au cap Saint-Andrieu avec eulx, et puys saillist le maistre de Rodes de la mer à tout cent frères de sa religion, et vint au logis, et alla compter au roy et à son frère et aux aultres barons l’adventure, et comment les payens furent tous pris, mors et desconfis, et leurs vaisseaulx ramenez au port, et comment le caliphe et l’admiral de Damas estoient eschappez en une galliotte ; de quoy le roy fut moult doulens, et aussi ses barons. Et aprez departist tout ce qui avoit esté gaigné sur les Sarrazins à ses compaignons, sans qu’il en retenit oncques à son proffit qui vaulsist ung denier, excepté tant seullement aulcunes des tentes et l’artillerie, et de là s’en partist, et donna congié à pluiseurs de ses barons et à leurs gens, et les remercia moult chascun en son endroit. Quant ilz partirent, ilz s’en alloient tous riches, dont ilz louoient moult le roy Urian, et disoient que c’estoit le plus vaillant roy qui regnast pour celluy temps. Le roy Urian, ces choses faictes, vint à Famagosse, avec luy son frère et le maistre de Rodes et ses barons qu’il admena de Poetou, et tous les plus haultz barons de son royaulme. Là les receupt la royne Hermine moult liement et courtoisement, le roy son mari, son frère, et le maistre de Rodes, et tous les barons, et rendit moult devotement graces à Nostre-Seigneur de la victoire qu’il leur avoit donné.
Or nous dist l’istoire que la royne Hermine estoit moult ensainte, et avoit fait le roy crier une moult noble feste où il vouloit en paix et en repos festoyer ses barons de Poetou et tous aultres princes et estrangiers ; et en celluy jour que la feste devoit estre, huyt jours avant commença à arriver moult grant peuple en la cité, de quoy le roy fut moult joyeulx, et fist crier, sur painne de corps et d’avoir, que nul n’encherist de vivres ; et fut vray que trois jours devant la feste, la royne Hermine accoucha d’ung moult beau filz. Adonc commença la feste à estre moult grande, et fut l’enfant baptisé, et eut nom Henry, pour l’amour du tronc du roy, qui eut nom Henry. Adoncques fut la feste moult grande, et donna le roy moult de riches dons, et avoient aulcuns des barons de Poetou qui avoient prins congié du roy, de son frère et de la royne pour eulx en aller ; et leur avoit donné le roy moult de richesses, et estoient environ six chevaliers et leur route qui se misrent en mer ; et leur avoit le roy baillé lettres pour porter à son père et à sa mère. Or vueil-je laisser à parler de ceulx qui s’en vont par la mer, et diray de la feste, qui fut moult grande et noble ; mais elle fut en peu d’eure troublée pour l’amour du roy d’Armanie, dont les nouvelles vindrent à la cour.
L’istoire nous dist que ainsi que la feste estoit au plus grant bruit, vindrent jusques au nombre de .xvj. des plus haultz barons du royaulme d’Armanie, tous vestus de noir ; et sembloit bien à leur contenance qu’ilz fussent au cueur bien couroucez. Et quant ilz vindrent devant le roy, ils le saluèrent moult doulcement, et le roy les bienveigna et leur fist moult d’onneur. Et ilz luy disdrent : Sire, le roy d’Armanie vostre oncle est allé de vie à trespassement, Dieu par sa grace lui face mercy, et nous est demouré de luy une tresbelle pucelle et bonne, laquelle est sa fille, et n’y a plus de heritier qu’elle de sa char. Or vueillez sçavoir, noble roy, que en sa plaine vie il fist faire ceste lettre, et nous commanda qu’elle vous fut apportée, et nous charga et dist que nous vous requerissions pour l’amour de Dieu que de ce dont il vous fait requeste ne luy vueillez pas faillir, car nous sçavons bien que la chose est à vostre prouffit et honneur. Par foy, beaulx seigneurs, dist Urian, se c’est chose que je puisse faire bonnement je le feray voulentiers. Et adonc print Urian la lettre et la lut. Et la teneur d’icelle lettre est telle : Treschier seigneur et tresaimé, je me recommande à vous tant comme je puys, et vous m’aiez treschièrement devers ma treschière et amée niepce vostre femme pour recommandé. Et par ces lettres je faitz à vous deux la première requeste que oncques je vous fis, ne que jamais je feray, car certainement quant ces presentes lettres furent escriptes je me sentoie en tel point que en moy n’avoit point d’esperance de vie. Or je n’ay point de heritier de mon corps que une seulle fille, laquelle Guion vostre frère a bien veue. Je vous supplie humblement qu’il vous plaise de le prier de par moy qu’il la vueille prendre à femme, et le royaulme d’Armanie avecques. Et se il vous samble qu’elle n’en soit digne, si luy aidez à assener à quelque noble homme qui bien sache le pays gouverner et deffendre des ennemis de Jhesucrist. Or y vueillez pourvoir de remède convenable, car à tout dire, se il vous plait, en la fin je vous fais mon heritier du royaulme d’Armanie ; mais pour l’amour de Dieu prenez en garde et ayez pitié de mon povre enfant, qui est orpheline desolée de tout conseil et de tout confort, se vous luy faillez. Adonc quant Urian oyt ces piteux mos, il fut moult doulent de la mort du roy, et eut moult grant pitié au cueur des piteux mos qui estoient escrips en la lettre. Adonc respondist aux Hermeniens en disant ainsi : Seigneurs barons je ne fauldray mie à cest besoing, car se mon frère ne se veult à ce accorder, si vous feray-je tout le confort et aide que je vous pourray faire. Sire roy, disdrent les Hermeniens, nostre seigneur le vous vueille meriter, qui vous doinct bonne vie et longue. Et adonc appella le roy Urian Guion son frère, qui jà sçavoit nouvelles de la mort du roy d’Armanie, de quoy il en estoit moult doulent. Et luy dist le roy Urian les parolles qui s’ensuivent : Guion, tenez ce don, car je vous vueil faire heritier du royaulme d’Armanie et de la plus belle pucelle qui soit en tout le pays, c’est à assavoir de Florie ma cousine, la fille du roy d’Armanie, qui, de la voulenté de nostre seigneur, est allé de vie à trespassement. Or je vous prie que ne refusez pas ce don, car telle offre n’est pas à refuser. Par ma foy, beau frère et monseigneur, dist Guion, je vous en mercie moult humblement, et luy qui est trespassé, de ceste offre et de ce present. Adonc eurent les Hermeniens si grant joye que plus ne povoient au monde. Et adoncques quant il eut consenti la parolle, ilz se agenoullèrent devant luy et lui baisèrent les mains à la guise du pays. Adonc renforça la feste plus grande que devant. Et cependant le roy commanda à appareiller toute sa navire qui estoit au havre du port de Limasson, et ordonna à mettre moult de richesses aux vaisseaux, et ordonna à y entrer moult belle baronnie, tant de Poetou comme de Chippre, et le maistre de Rodes, pour le conduire en Hermanie, et furent aux nopces, et le firent couronner et prendre la possession de tous les pays et les hommaiges de tous ses subjectz. Et sachiés qu’ilz fussent plus tost departis pour eux en aller se ne fut pour attendre la relevée de la dame royne, laquelle fut relevée à moult grant joye et grant solennité, et y eut noble feste et grande, et donna le roy Urian de grans et riches dons aux Hermeniens. Et aprez la feste finée prist Guion congié de sa seur la royne, qui fut doulente de sa departie, et lors le conduit le roy jusques au port de Limasson ; et quant ilz entrèrent en la mer les deux frères s’entrebaisèrent. Adonc drescha-on les voilles et fist-on desancrer la navire, et aprez se empaignèrent en la mer à moult noble compaignie, bien pourveus comme se ce fut pour aler en guerre, pour doubte des Sarrazins. Et tant allèrent, tant de jour comme de nuyt, qu’ilz apperceurent et visrent la ballet du Crub, qui est la maistresse ville du royaulme d’Armanie, où on desiroit moult leur venue, et y estoient assamblez moult des nobles du pays, qui nuyt et jour attendoient leur venue.
En ceste partie nous dist l’histoire que ceux de Caliz furent moult joyeulx quant ilz virent approucher la navire, car jà sçavoient les nouvelles que leur seigneur venoit, pour ce que les barons qui estoient allez en Chippre pour porter les lettres dont je vous ay fait mention par avant, leur avoient mandé toute la verité, affin de ordonner et pourveoir de le recepvoir honnourablement ; et y estoient tous les haultz barons du pays et les dames et damoiselles venues pour le festoier et honnourer. A celle heure la pucelle Florie estoit à la maistresse tour, qui regretoit moult la mort de son père, et si avoit moult grant paour que le roy Urian ne le voulsist pas accorder à son frère, et estoit une cause qui moult luy angoissoit sa douleur. Mais adoncques une damoiselle luy vint dire en ceste manière : Madamoiselle, on dist que ceulx qui estoient allez en Chippre arriveront bien brief au port. De ces nouvelles fut Florie moult joyeuse, et vint à la fenestre, et regarda en la mer, et vit navires, gallées, et aultres grans vaisseaulx qui arrivoient au port, et oyt trompettes sonner, et pluiseurs aultres instruments de divers sons. Adonc fut la pucelle moult lie, et vindrent les barons du pays au port, et recepvoient moult honnourablement Guion et sa compaignie, et le menèrent à mont vers la pucelle, laquelle luy vint à l’encontre de luy. Et Guion la salua moult honnourablement en ceste manière : Ma damoiselle, comment a-il esté à vostre personne depuis que me partis d’icy ? Et elle luy respondist moult amoureusement et dist : Sire, il ne peut estre gaires bien, car monseigneur mon père est nouvellement trespassé de ce mortel monde, dont je prie à nostre Seigneur Jhesucrist, par sa saincte grace et misericorde, qui luy face vray pardon à l’ame, et à tous aultres ; mais, sire, comme povre orpheline je vous remercie et gracie tant humblement comme je puys des vaisseaulx que vous m’envoiastes, et aussi de la grant richesse et avoir qui estoit dedans.
Comment Guion espousa la pucelle Florie et fut roy d’Armanie.
Adonc l’ung des barons d’Armanie parla moult hault, adressant sa parolle à Guion, et dist : Sire, nous vous avons esté querir pour estre nostre seigneur et nostre roy ; si est bon que nous vous delivrons tout ce que nous vous devons bailler. Et voiez cy ma damoiselle qui est toute preste de acomplir tout ce que nous vous avons promis et au roy Urian vostre frère. Par foy, dist Guion, ce ne demourera mie à faire pour moy. Adonc furent fiancez, et le lendemain espousez à grant solemnité, et fut la feste moult noble et grande, et dura par l’espace de quinze jours ; et avant que la feste departist firent tous les barons hommaige au roy Guion. Aprez ces choses, les barons de Poetou et de Chippre prindrent congié, et aussi fist le maistre de Rodes, qui fist les barons arriver à l’isle de Rodes, et leur fist moult bonne chière et grande ; et aussi firent tous les frères de la religion. Et au bout de huyt jours se misrent les barons en mer, et en brief temps arrivèrent en Chippre, et comptèrent au roy Urian toute la verité du fait et la bien venue et la recuelie que son frère avoit eu en Armanie, et comment il estoit roy paisiblement, dont Urian loua moult doulcement et humblement nostre seigneur Jhesucrist de bon cueur. Et en brief temps pluiseurs des barons de Poetou prindrent congié, et le roy le leur donna avec moult de beaulx dons, et par eux rescript à son père et à sa mère tout l’estat de luy et de son frère. Et ainsi se partirent les barons, se mirent en mer où ilz trouvèrent les vaisseaulx tous prestz, tous garnis et advitaillez de tout ce que mestier leur estoit, et entrèrent en iceulx, et s’empaignirent en mer. Adoncques prindrent les barons le plus droit chemin qu’ilz peurent pour arriver à la Rochelle. Et cy s’en taist l’istoire, et commence à parler de ceulx qui par avant c’estoient partis.
Comment les messagiers apportèrent les lettres à Raimondin et à Melusine de ses deux enfans qui estoient roix.
Or nous dist l’istoire que les barons qui c’estoient partis aprez le relever de la royne Hermine senglèrent tant par la mer qu’en brief temps ilz perceurent le port de la Rochelle et y arrivèrent, au plaisir de Dieu, à grant joye, et retrairent tout le leur en la ville, et se refreschirent par l’espace de trois jours, et puys s’en partirent et errèrent tant qu’ilz arrivèrent à Lusignen, où ilz trouvèrent Raimondin et Melusine et leurs aultres enfans, qui les receuprent à moult grant joye. Et adonc ilz leur baillèrent les lettres du roy Urian et de Guion leurs deux filz ; et quant ilz eurent oy et veu la teneur des lettres, ilz furent grandement joyeulx, et loèrent moult devotement nostre seigneur de la bonne adventure qu’il avoit donné de sa grace à ses enfans, et donnèrent moult de riches dons aux barons qui avoient apportez les nouvelles. Et en ce temps fonda Melusine l’eglize de Nostre-Dame de Lusignen et pluiseurs aultres abbayes en celluy pays en Poetou, et les renta moult richement. Et fut adonc traité le mariage de son filz Odon à la fille du comte de la Marche, et en fut fait la feste moult grande et moult noble dessoubz Lusignen en la prarie. Et la feste durant, arrivèrent à la Rochelle les barons du Poetou qui c’estoient dernièrement partis de Chippre ; mais quant ilz sceurent les nouvelles de la feste, ilz montèrent moult joyeusement à chevau, et tant chevauchèrent qu’ilz vindrent à Lusignen trois jours au devant de la departie de la feste, et là firent reverence au père et à la mère moult honnourablement, et presentèrent leurs lettres. Et quant Raimondin et Melusine sceurent certainement de leur filz Guion les nouvelles qu’il estoit roy d’Armanie, et aussi des aultres victoires qu’il avoit eu sur les paiens, ilz en louèrent nostre seigneur Jhesucrist moult devotement, et furent les messagiers receups à moult grant joye de tous costez, et eubrent de beaulx dons et riches ; et se refforcha la feste, et dura plus de huict jours entiers pour l’amour de ces nouvelles et nobles.
L’istoire nous dist que Anthoine et Regnauld furent moult joyeux quant ils oyrent les haultes et nobles nouvelles des conquestes et victoires que leurs frères avoient eues sur les mauvais Sarrazins, et de l’onneur que Dieu leur avoit faict en cy peu de temps que d’avoir conquesté deux nobles royaulmes. Et disdrent l’ung à l’aultre : Mon treschier frère, je vous diray que doresmais seroit temps que nous allissions charcher les adventures par le monde, car pour cy demourer ne pourrons-nous conquester ne los ne pris. Adoncques vindrent à leur père et à leur mère en disant moult humblement : Monseigneur et vous madame, se il vous plaisoit, il seroit bien temps que nous alissions par le monde à nous adventures pour acquerir l’ordre de chevalerie, car ce n’est pas de l’intention de nul de nous de la prendre fors que au plus prez que nous pourrons l’avoir, comme Guion et nos frères l’ont eue ; combien que nous ne sommes pas dignes de l’avoir si tresnoblement ne en si noble place ; mais, se Dieu plaist, c’est notre intention d’en faire bonne diligence. Et lors elle respondist : Beaulx enfans, s’il plaist à monseigneur vostre père, il me plait bien. Par foy, dist Raimondin, dame, faictes-en vostre voulenté ; car ce qu’il vous plait me plait. Sire, dist Melusine, il me semble qu’il est bon que desoresmais ilz commencent à voiager pour congnoistre le monde et les estranges marches, et aussi pour estre congneus et congnoistre le bien et le mal ; et à l’aide de Dieu je y pourvoieray si bien qu’ilz auront bien de quoy paier leur despence. Adonc les deux enfans se agenoulèrent devant leurs père et mère en les remerciant moult humblement de la haulte bonté et de l’onneur qu’ilz leur promettoient faire. Et cy se taist ung peu l’istoire à plus parler d’eulx, et parle d’aultre matère ; mais assez tost je y retourneray.
En ceste partie nous dist l’istoire que ès parties d’Alemaigne, entre Loraine et Ardanne, avoit en ce temps moult noble terre qui estoit appelée la conté de Lucembourg, qui ores est appellé duché ; et pourtant l’appelleray-je en ceste histoire duché ; pour lors, que je dis, y estoit mort ung vaillant prince qui fut moult renommé, et eut nom Asselin, qui fut nommé sire du pays ; et n’avoit demouré de luy nul héritier que une fille, laquelle estoit nommé Cristienne, et fut moult belle et bonne. Et avoit en la terre de Lucembourg moult noble et grant foison de chevalerie et escurie, qui tous firent hommaige à la pucelle comme à la droitte héritière. Pour celluy temps en Anssay eut ung puissant roy auquel n’estoit demouré de sa femme que une fille, de laquelle elle trepassa en gessine ; et fist le roy nourir celle fille, qui eut nom Melidée, honnourablement. Or advint que il oyt nouvelles que le seigneur de Lucembourg estoit trespassé, et ne lui estoit demouré que une fille qui estoit moult belle. Adoncques le roy d’Anssay la fist demander pour estre sa femme. Mais la pucelle ne se voulsist oncques accorder, dont le roy d’Anssay fut moult doulent, et va jurer Dieu, comment qu’il fut, que se il povoit qu’il l’auroit. Adoncques fist son mandement et deffia la pucelle et tous ses aidans ; adoncques quant les barons, les nobles et les communes du pays le sceurent, ilz jurèrent, puisque leur dame ne le vouloit prendre à mary, qu’ilz luy monstreroient qu’il avoit tort vers la pucelle et eulx. Et tantost ilz firent garnir leurs fors et leurs pays, et se trairent la plus grant partie des barons au bourc et au chasteau de Lucembourg avec Cristienne, qui estoit leur propre dame. Que vous feroie-je ores long parlement ? ilz n’estoient pas pour lors assez fors pour combatre le roy, car il venoit à moult grant effort, et dommageoit moult le pays, et s’en vint tout ardant planter le siége devant Lucembourg. Et de fait il y eut pluiseurs escarmouches, et y eut moult grant perte d’ung costé et d’aultre. Or advint qu’il luy eut ung homme qui estoit moult terrien et ung des plus grans gentilz hommes du pays, qui avoit esté avec le roy Urian, et à la conqueste de Chippre et aux victoires qu’il avoit eu sur les Sarrazins, lequel s’en estoit revenu avec les premiers Poetevins, qui estoit piecha venu à Lusignen comme vous avez oy dessus ; et lui avoient Melusine et Raimondin donné de moult beaulx dons et beaulx joyaulx ; et avoit veu Regnault et Anthoine, qui jà estoient moult fors et grans, et de moult forte contenance et fière ; et luy sambloit bien que ilz deveroient assez ensievyr la condition et meurs et la manière de leurs frères et leur haulte proesse et entreprise ; lequel gentil homme estoit moult vaillant homme d’armes, et estoit dedens Lucembourg, que le roy avoit jà assiegé. Adonc celluy, qui estoit saige du mestier d’armes et de la guerre, trait les nobles du pays à part, et leur dist en ceste manière : Beaulx seigneurs, vous povez bien appercevoir que, au loing aller, nous ne povons resister à la puissance de cestuy roy ; pour laquelle chose, se il vous samble bon, mon oppinion seroit de y pourveoir remède plus tost que plus tart ; car il fait bon fermer l’estable devant que le chevau soit perdu. Et adoncques ceulx respondirent : C’est vérité ; mais nous ne povons, ne ne voions pas qui y peut remedier sans la puissance de Dieu. Non par foy, dist celluy, sans la puissance de Dieu ne peut-on gaires faire de choses ; mais avec ce fait-il bon aide qu’il le peut faire. Par Dieu, dient-ilz, c’est une bonne raison et pure verité ; se vous sçavez nul bon chief pour nostre pucelle garder et aussi pour nostre prouffit, si le dictes, et vous le ferez bien ; car vous y estes tenu pour ce qu’elle est vostre souveraine dame comme à nous. Adoncques prend le gentil homme la parolle et leur va tout compter de chief en chief comment Urian et Guion, son frère, c’estoient partis de Lusignen, et toute l’adventure de leur voiage et de leur noble conqueste, l’estat de leur père et mère, le maintieng de Anthoine et Regnauld, et qu’il sçavoit de certain que qui iroit requerre le secours aux deux frères, qu’ilz luy viendroit à grant puissance, qui leur compteroit le fait. Par foy, disdrent les nobles, vous dictes moult bien. Adoncques mandèrent Cristienne et luy comptèrent mot à mot cest affaire. Et elle leur dist : Leaulx seigneurs, je vous recommande ma terre et la vostre, et en faictes comme il vous samble pour le mieulx en l’onneur de moy et de vous ; car sachiés de certain, pour mourir ne estre desheritée, je n’auray jà le roy d’Anssay à mary ; non mie qu’il ne vaille mieulx que pour moy, mais pourtant qu’il me veut avoir par force. Et ilz luy respondirent : Ne vous en doubtez jà, madame, car, se Dieu plait, il n’aura jà tant de puissance tant que nous nous aiderons du corps. Seigneurs, dist la pucelle, moult grans mercis. Et lors se departist de là. Adoncques ung des barons reprint la parolle en disant au gentil homme en ceste manière : Vous qui nous avez mis en ceste querelle, dictes-en tout ce qu’il est bon de faire. Par foy, dist-il, je le feray voulentiers ; et se il vous samble bon vous me baillerez deux de vous aultres, et irons veoir à Lusignen sçavoir se nous pourrons trouver chose qui nous soit prouffitable. Par foy, dient-ilz, nous le ferons voulentiers. Adoncques choisirent entre eulx, c’est assavoir deux des plus notables pour aler avecques luy, et s’en partirent environ le premier somme, montez sus chevaux d’avantaige, et saillirent par une poterne, et passèrent à l’ung des costez de l’ost, que oncques ne furent veus ; et se exploitèrent tant qu’ils vindrent environ soleil levant à huit grosses lieues de là, et se pennèrent moult fort de chevaucher tant comme ilz peurent. Et cy se tait l’istoire ung peu de parler d’eulx, et parle de Melusine et de ses enfants, assavoir de Regnault et Anthoine.