Susanne. Pourquoy défendu, m’amour? il y a tant de plaisir! et puis l’on n’en sçaura rien, car qui est-ce qui le diroit? Je me fie bien à toy, ne te fieras-tu pas bien à moy? A ceste heure, Robinet n’aura garde de l’aller dire, parce qu’il est discret; outre que s’il l’avoit dit, il y perdroit autant que toy, car il ne te verroit plus, et on ne feroit plus compte de luy parmy la ville.

[(30)] Fanchon. Quel malheur! Mais quand on est marié (quand j’y pense), un mary ne fait-il pas donc moins cela à sa femme, et s’il venoit à reconnoistre qu’un autre luy eust desjà fait?

Susanne. Tu n’as que faire de craindre, car quand cela t’arriveroit, je te donneray un secret pour qu’il n’y paroisse plus.

[(31)] Fanchon. Mais y a-t-il d’autres filles qui le fassent aussi? car elles n’oseroient, et puis si on venoit à le sçavoir, on ne les marieroit plus par après.

Susanne. On n’a garde, m’amie, de le sçavoir, puisqu’elles le font en cachette, et on ne le sçait non plus d’elles que l’on le sçaura de toy, ou de moy aussi. Vrayement, il y a plus de la moitié qui le font, et si par hazard les parents viennent à le sçavoir de quelqu’une, ils n’en disent mot à personne, et ne laissent pas cependant de la marier à quelqu’un qui n’en sçait rien.

Fanchon. Et Dieu qui sçait tout?

[(32)] Susanne. Dieu qui sçait tout ne le viendra pas dire et ne descouvre rien aux autres. Et puis, à bien dire, ce n’est qu’une petite peccatille que la jalousie des hommes a introduite au monde, à cause qu’ils veulent des femmes qui ne soyent qu’à eux seuls; et croy-moy d’une chose, que si les femmes gouvernoyent aussi bien les églises comme font les hommes, elles auroient bien ordonné tout au rebours.

[(33)] Fanchon. Les hommes pourtant, à ce qu’il me souvient avoir entendu dire à ma mère, ne laissent pas de dire qu’ils font mal comme nous, et s’ils avoient estably cette loy, comme vous dites, ils ne l’auroient point establie contre eux-mesmes.

Susanne. C’est pour abuser d’autant plus qu’ils en ont fait. Car s’ils ne s’estoient pas soubmis à ceste loy qu’ils ont inventée, les femmes auroient dit: Ho! ho! et pourquoy ferons-nous mal là où les hommes n’en font point? Mais cependant ils n’ont pas laissé de se tirer de pair par une autre raison: c’est qu’ils disent que devant Dieu ce péché est un péché comme les autres; c’est pourquoy ils font tout de mesme et sans crainte d’estre punis, non plus que s’ils avoient mangé des œufs en carême [(34)]. Mais, pour les femmes, ils y ont attaché un certain point d’honneur, afin de les tenir toujours en crainte devant eux, et une note d’infamie à celles qui contreviendroient aux lois de cet honneur, laquelle les prive (quand on le sçait) de plusieurs avantages qui sont parmy elles.

Fanchon. Quand on ne le sçait pas?