Susanne. Elles sont aussi honnestes que les autres.
Fanchon. Tellement donc qu’il n’y a que la croyance qu’on a de leur honnesteté qui les rende honnestes?
Susanne. Non certes, et il vaudroit mieux pour elles qu’elles eussent ce plaisir et que l’on n’en sçeut rien, car elles seroient aussi honnestes que si elles ne l’estoient point et qu’on vînt à se l’imaginer. Car il faut que tu sçaches encore qu’il y en a qui sont si malheureuses que l’on croit d’elles ce qui n’est point, et c’est le pis qui leur peut arriver que cela. C’est pourquoy, si j’estois d’elles, et que je visse que je ne pusse oster cette croyance du monde, je voudrois du moins la rendre véritable en effect et prendre un plaisir qui ne me cousteroit rien et dont il ne me sçauroit arriver pire, outre que j’empescherois que tant de monde, par un faux et mauvais jugement, fussent damnés, car il n’y a que l’opinion qui fait le mal.
Fanchon. Vrayement, c’est bien raisonné, et faire toujours le bien contre le mal. Et cela estant, si j’estois une fille comme vous dites, je n’en ferois pas moins pour esteindre la mesdisance, mais le meilleur à tout cela, comme vous avez desjà dit, c’est de se comporter si bien que l’on vienne à n’en sçavoir rien.
[(35)] Susanne. Dame ouy, et cela n’est point mal aysé quand on a un amy qui est discret et qui ne se vante de rien, et quand tu auras un peu accoutumée cette vie, tu auras un plaisir non pareil. Quant au reste des filles, tu en verras cent à l’église, dans les rues, dans les compagnies, qui passeront pour honestes, desquelles tu te mocqueras impunément, d’autant qu’elles n’auront garde de s’aller imaginer cela de toy. Tu passeras devant elles, selon ta condition, ne parlant que de choses bonnes et honestes; tu seras louée et estimée de chacun, car la connoissance intérieure de ce que tu auras expérimenté en cachette te donnera une certaine petite joye et suffisance de toy-mesme qui te rendra plus hardie en compagnie et mieux disante; d’où vient que l’on te préférera aux autres filles qui sont pour la pluspart honteuses et stupides. Et il ne se peut faire qu’à la fin, parmy tous ceux qui t’aimeront (envers lesquels tu useras toujours d’une petite sévérité honeste), il n’y en ayt quelqu’un qui donne dans le panneau pour t’épouser. Cependant tu verras ton amy indifféremment aux lieux publics et l’entretiendras sans scrupule, goustant avec luy la douce satisfaction de tromper tant de gens, et le bon de tout cela est qu’après que tu auras bien employé la journée à causer et discourir, et que tu te seras mise en humeur par les contes et bonnes chères qu’on t’aura faites, te mocquant en ton âme de la sottise de tes compagnes qui emploient si mal la nuict toutes seules, tu la viendras passer amoureusement entre les bras d’un amy qui la passera aussi doucement que toy et fera tous ses efforts de nature pour tascher de satisfaire ta passion.
[(36)] Fanchon. Certes, vous estes bien heureuse, ma cousine, à ce que je voy, et il me tarde bien desjà que je n’aye commencé de faire comme vous. Mais comment est-ce que je m’y doibs gouverner, car je ne le sçay pas et j’ay besoin de vostre courtoisie et conseil, et si vous ne m’assistez, je sens bien que je ne feray rien de ce que j’ay le plus à cœur.
Susanne. Hé bien! voions; mais pour qui est-ce que tu aurois le plus d’inclination?
Fanchon. Pour Robinet, n’en faut point mentir.
Susanne. Il faut donc s’arrester à luy et le prendre; il a toutes les qualitez d’un honeste homme.
Fanchon. Mais comment faire cela? je n’ai pas la hardiesse de le luy demander.