Susanne. Ho! ho! vrayement, le mien n’est pas si cérémonieux, et quand nous sommes seuls il n’a point de paroles si retenues. Mais sçais-tu bien aussi qu’autre chose est dire besoigner, foutre, chevaucher, qu’enconner, enfiler et engaigner?
[(21)] Fanchon. Besoigner, c’est mettre le vit au con, se remuer et descharger, et celuy seul dit plus que tous les autres; foutre est seulement mettre le vit au con et descharger, sans qu’il signifie remuer; chevaucher, c’est aussi mettre le vit au con et se remuer, sans qu’il signifie descharger; enfiler, enconner, engaigner, c’est une même chose, et simplement mettre le vit au con, sans qu’il signifie les deux autres.
Susanne. Il y a encore d’autres mots qui sont plus doux à prononcer que ces premiers et qui sonnent mieux à l’oreille, afin que tu ne t’étonnes pas en compagnie quand tu entendras dire, comme baiser, jouir, embrasser, posséder et tant d’autres, au lieu de foutre et chevaucher, et ceux là sont bons à dire devant le monde, par honesteté, ou à des amoureux à leurs maistresses, quand ils ne les ont pas encore instruites par practique. Mais je reviens à la première explication que tu as dite, qui est certes aussi fine que j’en ay ouy dire de ma vie, et quand ce seroit moy, je n’en pourrois point inventer une plus jolie.
Fanchon. Passe pour cela, ma cousine, je vous remercie de tant de faveur; comme vous pouvez voir, je n’y entends point de finesse, mais je m’estonne qu’il y a tant de fard parmy des choses qu’on les nomme de cent façons.
Susanne. C’est pour les faire trouver meilleures, vois-tu. Car, par exemple, le mot besoigner, c’est qu’effectivement les hommes travaillent en nous quand ils nous font cela, et qu’à les veoir remuer et se tourmenter comme ils font, il semble qu’ils prennent un œuvre à tâche et qu’il y ayt beaucoup à gagner pour eux; enfiler, c’est qu’ils nous enfilent comme perles; engaigner, c’est que nous avons la guaine et eux le couteau, et ainsi des autres qui sont plus doux et ont aussi leurs significations plus douces et spirituelles. Mais, avec tout cela, penses-tu que quand les hommes sont entr’eux ils usent de tant de cérémonies? O nenni, vrayement; les mêmes libertés que nous avons à nous dire les choses comme elles sont, ils s’en servent [(22)] de mesme dans leurs entretiens privés, tellement que s’ils voyent passer quelqu’une dont ils ont desjà jouy, ils ne disent pas simplement: J’ay baisé une telle, mais bien: J’ay foutu une telle, je l’ay chevauchée; ma foi, elle y prenoit plaisir; non (si ce n’est la langue dans la bouche): Je l’ay possédée, j’ay pris les dernières faveurs; ou bien: Elle n’estoit point dégoustée, elle remuoit le cul comme il faut, elle avoit le con large ou estroit, et se pasmoit d’aise en le faisant. Quand tu les vois cinq ou six d’une bande sur le pas de leur porte, qui se tournent et retournent de tous costés pour voir passer les filles et qui se rient au nez quand ils en voyent quelqu’une qui leur plaist, c’est comme cela qu’ils parlent entre eux et qu’ils se disent librement ce qu’ils voudroient bien luy faire. Bref, ils s’entretiennent de nous dans les mesmes termes comme nous le ferions d’eux si l’occasion s’en présentoit.
Fanchon. Et comment, ma cousine, ils se disent donc les uns aux autres ce qu’ils nous font?
Susanne. Pourquoy non? quand tout le monde le sçait; car ils ne parlent point de celles dont il n’est point de bruict, comme de toy ou de moy.
Fanchon. Ah! bon donc, mais pourtant je ne me sçaurois resoudre, quand j’y pense, que l’on sçeut de moy ce que Robinet [(23)] m’a fait faire, ny qu’il l’allast dire, car il me fait agencer en tant de sortes de postures que j’en suis honteuse et ne puis m’empescher de rougir par après quand je le regarde.
Susanne. Mais ses caresses pour tout cela ne sont-elles pas bien douces?
Fanchon. Ouy, je l’avoue.