Susanne. Elles sont toutes brutales, m’amie, si tu le prends là, et je te le prouveray sur le champ, mais donne-moy le temps pour parler.

Fanchon. Tant que vous voudrez, ma cousine, je ne vous interrompray point.

Susanne. Le plaisir passe, mon enfant, il est vray, mais le désir en revient, et c’est ce qui nourrit l’amour. Ha! parlons tout de bon et sans feintise, aymerois-tu bien Robinet s’il estoit chastré, et l’aurois-tu voulu prendre, pour beau et bien fait qu’il puisse estre, si l’on t’avoit dit qu’il fust impuissant? responds.

Fanchon. Non, asseurément.

Susanne. Ergo, ce qui est vray à ton esgard ne le doibt-il pas estre aussi véritable quant au sien? tellement que si, tu n’avois point eu d’engin où loger le sien, si tu n’avois point eu de beauté pour le faire bander ou qu’il t’eust trouvée difforme à son gré, serois-tu si simple que de t’imaginer qu’il t’eust aymée? et pour qui au reste? pour tes beaux yeux? si tu n’en avois point? Non, non, cousine, il faut que tu te detrompes: les hommes n’ayment que pour leur plaisir, et quoy qu’ils nous tesmoignent le contraire quand ils nous recherchent, ils ont tousjours leurs désirs fichez entre nos cuisses, de mesme que nous à les baiser et accoller, par honte de demander le reste. As-tu jamais veu les bestes parmy les champs, combien amoureusement le masle grimpe sur la femelle, le taureau sur la genisse, le cheval sur la cavale [(48)]? c’est ainsi qu’il en prend des amours des hommes, et quelques simagrées que fasse un amant devant nous, quelques larmes qu’il répande, et quelques protestations d’honneur, d’amitié et de respect qu’il nous fasse, si le cas y eschet et que nous en soyons touchées, tout cela ne va qu’à nous renverser sur le lict, gaigner le dessus et nous trousser insolemment la cotte, nous saisir d’abord au poil qui nous croist au bas du ventre sur la mothe, se couler par force entre nos cuisses, et en nous empoignant à belles mains par les fesses, nous tirer à eux, malgré que nous le voulions bien. Et pour tout service qu’ils nous rendent, il nous mettent à la main un baston de chair [(49)], gros, long et estendu, dont toute l’ardeur et l’affection ne va qu’à engaigner au bas du ventre, dans un trou fait exprès pour cela, tandis que nature prompte en nous estre obéissante, malgré nos refus est tousjours preste à le recevoir. Voylà où se terminent [(50)] tant de souspirs, tant de plaintes et tant de désirs, qui est de s’entrefretiller les uns les autres, et quand ils ont fretillé qu’ils n’en peuvent plus, on voit que ce grand amour se passe et s’esteint, et ne reprend sa force et vigueur qu’à mesure que l’envie leur revient de recommencer. Il arrive de là que ceux qui ayment le plus, comme ces amoureux transis, sont ceux qui chevauchent le moins, et ceux qui trouvent ou chevauchent quand ils veulent n’épousent guère d’affections particulières pour les filles, ou s’ils ont attachement pour quelqu’une, leur amour n’a de la violence qu’à proportion de la difficulté qu’ils rencontrent à la chevaucher. Cela est estrange que les filles, pour la pluspart, qui ayment si constamment et qui font de l’amour un fondement à la vertu, en se chimérisant mille délicieuses pensées, ne sçavent pas pourquoy elles ayment, et cest amour qu’elles ont reçu, par une subversion de raison qu’on leur imprime de jeunesse [(51)], les séduit si finement qu’elles jureroient bien que ce n’est pas pour chevaucher, et que leurs désirs ont une plus noble fin et plus honeste. Mais cependant, quand ce vient au fait, elles esprouvent le contraire, et quand elles ont esprouvé ce que c’est, au plus loin de leur pensée, et connu la corne avec quoy les hommes choquent, il est force qu’elles prennent des sentiments plus modérez, et reconnoissent alors que cest accouplement charnel et grossier est le feu qui les anime et qu’il est la source et la fin de toutes ces belles pensées et imaginations d’amour spirituelles et eslevées, qu’elles croyoient provenir d’ailleurs que de la matrice.

Fanchon. Certes, je ne m’estonne plus, ma cousine, que vous soyez si habile dans les plaisirs d’amour, puisque vous en sçavez si bien les raisons, et je m’estonne comment et où vous les pouvez avoir aprises.

[(52)] Susanne. C’est mon amy qui a prins plaisir à m’instruire, pour son grand plaisir, et s’il m’a bien dit de plus que devant qu’il eust couché arec moy, lors qu’il sentoit que mon amour le pressoit trop, il s’en alloit, contre son gré, veoir quelque fille pour se divertir, et estant là s’efforçoit si fort dessus elle qu’il en estoit allégé; trouvant par une fin contraire à ses désirs celle de son amour, car, comme j’ay dit, l’amour a cela de fin et de merveilleux qu’il ne fait pas penser à chevaucher, et cependant c’est sa seule fin, où de soy il aspire, et qui seule peut guerir son ardeur. Voilà donc qui est résolu sur ce point.

Fanchon. Fort bien, il ne se peut pas davantage.

[(53)] Susanne. Or, la raison que tu m’as demandée pourquoy les hommes, en faisant cela, disoient des gros mots et villaines paroles, c’est qu’ils prennent plaisir à nous nommer par les choses qui participent à leur plaisir davantage et qu’ils ayment le plus, et comme en l’action de la fouterie ils ont toutes leurs pensées attachées au bas de nostre ventre, de là vient qu’ils ne peuvent s’exprimer qu’en disant: Hé! ma connaude, hé! ma couillaude, avec telles autres appellations qu’ils nous donnent selon la pensée qui les anime; et la langue, qui pourroit dire autrement, en est souvent empeschée par la trop grande attention de l’esprit, qui la fait fourcher et luy fait prendre un mot pour l’autre. En quoy se voit alors la vive peinture à l’esprit de l’objet aymé, et l’âme se réjouissant dans ceste connoissance, redouble les estreintes et les embrassements et fait entendre ces mots en baisant, dans le murmure et la douce union de deux langues qui se chatouillent, de: Ma bonne! c’est qu’ils admirent la bonté; que nous avons à leur départir nos faveurs; s’ils disent: Ma colombe! c’est qu’ils pensent à quelque ressemblance que nos caresses ont à celles des colombes; s’ils disent: M’amour! mon cœur! c’est qu’ils ayment leur dame de passion et qu’ils luy voudroient couler le membre jusqu’au cœur. Tous des mots dont ils se servent sont autant de mots hiérogliphiques dont chacun d’eux porte une sentence entière, car s’ils disent: Ma connaude! c’est qu’elle est bien pourvue de ceste partie en laquelle toute idée d’amour se convertit, ou qu’ils reçoivent un grand plaisir de cet endroit-là; s’ils l’appellent: Ma couillaude! c’est qu’ils la trouvent forte et vigoureuse et qui trousse un coüillon en masle, ou qu’ils croyent luy en avoir appliqué deux quand ils la joignent par en bas, et ainsi du reste. De plus, il y a deux raisons bien douces et gentilles pourquoy les hommes, quand ils sont aux prises avec nous, appellent toute chose par leur nom.

Fanchon. Sçavoir.