Susanne. La première, que nous possédant en toute liberté, ils s’égayent à nous dire les mots qui nous font le plus de honte [(54)], pour rendre leur victoire plus célèbre; la seconde, c’est que leur imagination estant toute confite en délices et dans la contemplation de leur jouissance, ils n’ont pas la parole libre, et suivant la promptitude de leurs désirs, ils s’expliquent par monosyllabes; d’où vient que ce qu’ils appelleroient en un temps: Paradis d’amour, le centre des délices ou des désirs amoureux, le trou mignon, ils l’appellent simplement un con, et ce mot de con, outre qu’il est bref et qu’il nous donne à leurs yeux de la confusion et de la honte (ce qu’ils sont bien ayses de veoir), c’est qu’il renferme en soy la représentation des plus douces conceptions d’amour. Il en est ainsi de l’engin de l’homme, qu’ils appellent simplement un vit, car autrement il faudroit dire: ce qui n’a point de nom, un membre viril, le membre génital, et autres telles explications sottes et longues, que la fureur d’amour ne donne point le temps de prononcer. Tellement qu’au lieu de proférer avec trop de langueur: Allons, ma chère amie, prenez-moy le membre génital ou nerf qui me pend au bas du ventre et l’adressez au centre des délices de l’amour! c’est plustost dit, dans l’ardeur de la passion: Sus, m’amour, mets-moy le vit au con! ou bien: Fais que je te foute, que je te chevauche! L’amour excuse tout, et il n’y a point de paroles sales à dire entre deux amants qui se baisent estant à chevaucher l’un sur l’autre; au contraire, toutes celles là, ce sont des douceurs.
Fanchon. Du moins, quand il ne seroit pas vray, ma cousine, vous le persuaderiez bien, à vous ouyr, et vous en feriez bien venir l’eau à la bouche, tant vous en sçavez discourir habilement et avec mignardise. Mais quoy enfin, après tout ce que vous m’avez dit, voudrez vous inférer que Robinet ne m’aymeroit que pour le corps?
Susanne. Je ne dis pas cela absolument [(55)]: il y a de la modération partout; l’esprit sait bien aussi aymer quelquefois autant que le corps, de mesme que le corps l’esprit, et je t’apprendray ce que mon amy m’a confessé là dessus. Comme il croit que j’ay de l’esprit, et du plus fin, il m’a dit que quelquefois, quand il m’avoit entendu discourir sur des matières relevées et honestes, lorsqu’il me pouvoit tirer à l’escart, il estoit si animé à me chevaucher sur le champ, qu’il ne pouvoit plus commander à son vit roide, et ce pour la beauté de mon âme; qu’il luy sembloit qu’il me chevauchoit l’esprit en me chatouillant le corps, tant il prenoit plaisir à chercher ceste âme par le dedans.
[(56)] Fanchon. Je suis contente de cela, ma cousine, et me voylà suffisamment instruite ès amours et coustumes des hommes; mais à l’esgard des filles, sur qui l’amour n’a pas moins de pouvoir, d’où vient qu’il y en a qui sont si scrupuleuses de les baiser, quand mesme on n’en sçauroit rien, et que le bon Dieu, comme vous dites, n’y seroit point offencé?
Susanne. Ho! ho! c’est qu’elles ont peur d’engrosser.
Fanchon. Et comment, ma cousine, c’est donc cela qui engrosse? et si j’avois à le devenir par tant de foutre que Robinet m’a mis dedans le con?
Susanne. Va, va, n’aye pas peur; j’aurois trop de pitié de toy, si cela t’arrivoit, et j’ay des remèdes en ce cas qui ne te manqueront pas au besoin.
Fanchon. Il faut donc que vous m’en donniez, s’il vous plaist, ma cousine.
Susanne. Ouy, ouy, je t’en donneray quand il faudra, et de plus, pour t’oster toute crainte, il y a une chose à considérer encore: c’est que ce malheur n’est pas si extraordinaire qu’on le doibve tant apprehender. Et combien qu’il y ayt des filles grosses dont on ne s’aperçoit point, au moyen de certains busques et habillements faits exprès, dont elles se servent, lesquelles cependant ne laissent pas de se donner bien du bon temps autant qu’elles peuvent avec ceux qui les ont engrossées. Aussi, voylà bien de quoy! pour neuf mois que l’on passe en délices et plaisirs, on n’engrosse qu’une seule fois, et penses-tu, dame, tous les coups ne portent pas. Non, on est quelquefois bien un an, voire deux, quatre, six et le plus souvent jamais sans s’engrosser, et c’est le plus grand hazard du monde quand cela arrive ou que l’on n’a pas de moyens pour s’en empescher. Au pis aller, on a tousjours sept ou huit mois pour se préparer, et dans ceste intervalle on feint des maladies, des promenades, des pelerinages, et quand le temps est venu on se descouvre à une sage-femme qui est obligée, sur sa conscience, de tenir le fait caché secret. Un amy vous conseille et assiste au besoing, on fait des voyages d’un mois ou de six sepmaines, et quand mesme on serait espiée, il ne faut qu’un jour ou deux pour se descharger. Après, vous voylà aussi gaye que Perrot: on enlève l’enfant, que l’on donne à une nourrice, et tout cela aux despens de qui l’a fait. Va, va, tu ne connois pas toutes celles qui ont passé par là, et à qui il ne paroît point.
Fanchon. Ma cousine, je m’en doubte et ne craindray plus tant ce malheur, ce me semble, car je me représente encore que c’est une satisfaction bien grande d’avoir mis au monde une créature raisonnable, qu’on a faite avec une personne qu’on ayme.