Susanne. Le baiser de la langue, c’est une autre tromperie de l’amour qui cherche la conjonction en toute chose et en toute sorte de manières; c’est une image et représentation du vit qui entre dans un con, pour s’unir à sa moitié, et la langue qui glisse en la mesme guise soubs une autre langue, estant pressée à l’entour par les deux lèvres ennemies, l’âme est trompée par la ressemblance de cest object. D’où vient qu’elle veut aussi quelquefois plus de résistance par l’opposition des dents, pour mieux imiter ceste douce force que le vit rencontre par en bas pour s’unir parfaictement au con. C’est pourquoy il semble alors que le cœur s’exhale par la bouche en souffrant les caresses qui luy sont faictes, et quand l’amant peut imaginer cela de soy, que son vit iroit de mesme dans le con de la personne qu’il baise, laquelle, de son costé, coupe aussi la mesme pensée, et qu’un plaisir est bien plus délicieux que l’autre, il s’exprime par là aussitost un doux air qui est comme un tesmoignage de ce que les deux moitiés qui cognoissent le symbole de ceste union de langues souhaicteroient davantage, d’où vient qu’elles se picottent çà et là et pressent de ces mesmes langues et imitent les plus vaines et naïfves gesticulations du membre viril, et l’imagination se resjouit presque autant de ceste vaine figure que si le plaisir véritable y estoit conjoint.

[(76)] Fanchon. Ma cousine, je descharge, n’en parlons plus. Et pourquoy, en dernier lieu, est-il plus plaisant quand la femme est montée dessus l’homme et qu’elle le chevauche, que quand elle est dessoubs et l’homme estendu sur tout son corps, ayant tout à point son vit rougeastre et prest à bander dans son con?

Susanne. Je t’ay desjà dit cela d’une façon, et le voylà d’une autre: c’est une autre correspondance de l’amour, laquelle ne vient pas de ceste considération d’une moitié, comme il arrive dans la distinction que nous avons faicte de l’homme en deux parties séparées, mais plustost c’est que l’homme et la femme estant considérés comme deux touts parfaicts, ils désirent, par la grande affection qu’ils se portent, de se transformer l’un dans l’autre.

Fanchon. Mais il ne faict rien pour cela que la femme doibve tenir le dessus plustost que le dessoubs.

Susanne. Si fait bien! il y faict, et elle le doibt; en voicy la raison: c’est une propriété donc, de l’amour reconnue, que l’amant souhaicte que l’amour luy transforme en la chose aymée.

Fanchon. Eh bien, je l’avoue.

Susanne. Or, en ceste posture où la femme est dessus et l’homme dessoubs, il y a une ressemblance de ceste métamorphose, par la mutation des devoirs qui est réciproque; au moyen de quoy l’homme se revest entièrement des passions de la femme, et ceste posture luy figure qu’il a changé de sexe, et la femme réciproquement s’imagine d’estre devenue homme parfaict dans la situation qu’elle luy faict garder, se sentant esprise du désir d’en faire les mesmes fonctions; tellement que l’un ne peut pas s’imaginer estre changé en l’autre, qu’il ne s’imagine aussi que l’autre soit changé en luy. Il faut adjouster à cela que si vous les voyiez de loin accouplés comme ils sont, vous les prendriez l’un pour l’autre; voylà une raison qui me semble assez pertinente.

Fanchon. Et qui a bien du rapport à nostre première façon de concevoir et qui la fortifie beaucoup dans mon esprit.

Susanne. Quelle?

[(77)] Fanchon. Qu’une moitié désire de s’unir à son autre moitié.