Bonne réception faite au maréchal de Retz.—Détails de sa négociation.—Entière justification de la conduite du roi dans les guerres civiles de France.—Heureux résultat de la mission du maréchal.—Honneurs qui lui sont rendus.—Résolution des seigneurs du conseil d'approuver le mariage d'Élisabeth avec le duc d'Alençon.
Au Roy.
Sire, je sçay bien qu'estant, Mr le mareschal de Retz, de retour par dellà, Vostre Majesté aura eu le plésir d'entendre, de luy mesmes, le récit de son voyage; dont je n'entreprendray de vous en toucher, icy, les principalles particullaritez, parce qu'il n'aura pas obmis celles qui servent de vous donner bon compte de ce qu'il a peu traicter et résouldre avec ceste princesse. Et seulement je vous supplieray, Sire, de vouloir gratiffier, par quelque bonne parolle et par quelque démonstration, à l'ambassadeur de la dicte Dame, et me commander de gratifier de mesmes, icy, à elle, les honnestes faveurs et bon traictement qu'elle luy a faict recevoir en son royaulme; qui vous puis assurer, Sire, que, nonobstant les choses advenues, depuis ung an, en France, elle a voulu qu'on luy ayt uzé les mesmes sortes d'honneur et d'entretien qui furent faictz à Mr de Montmorency, quand luy et Mr de Foix vindrent jurer la ligue, sinon que, lors, les choses furent préparées de longtemps, et la court estoit à Londres, là où, à ceste heure, il est arrivé en temps de progrès, et sans qu'on ayt sceu, que de bien peu de jours, sa venue. En quoy l'opinion de plusieurs et ma propre expectation ont esté de beaucoup surmontées, et mesmes en ce qu'après qu'il a eu salué la dicte Dame, et qu'il luy a eu explicqué sa première charge, et faict les aultres honnestes et bien fort honnorables complimentz vers les principalles personnes de ceste court, il n'y a eu celluy qui n'ayt monstré de l'avoyr bien fort agréable; et surtout quand, le troysiesme jour, il a eu déduict, par ung bel ordre de peu de parolles, mais icelles de grande efficace et pleynes de tout ornament, en l'assemblée de ceulx de ce conseil, les choses advenues, depuis quatorze ans, en vostre royaulme, commançant dès l'entreprinse d'Amboyse jusques à la fin du siège de la Rochelle; et que, pour respondre aulx objections et difficultés que, pour tant de divers évènementz, l'on faysoit contre le propos du mariage, il leur a eu séparé la rébellion de la cause de la religion, et monstré fort clèrement que vous aviez bien, Sire, tousjours prétendu de réprimer l'une, mais non de vous porter jamays ennemy de l'aultre; avec tant de apparantes raysons de cella, qu'ilz n'ont peu contredire qu'il ne fût ainsy, et ont confessé, tout hault, que nul plus grand ny plus relevé service il eût peu fère à Vostre Majesté en ce royaulme, que de les avoyr renduz capables de ce faict; et qu'ilz desireroient que dix mille Angloys, des plus passionnez, eussent esté présentz à son discours.
Ung chacun s'est efforcé, de là en avant, de l'honnorer et respecter davantage, et la dicte Dame a faict augmanter l'ordre de son entretien, et a depputé des gentilhommes de bien bonne qualité pour le servir, et des plus grandz de sa court pour l'accompaigner, de façon que, depuis le sortir du navyre jusques au rembarquement, il luy a esté, d'heure en heure, toujours uzé quelque chose de plus et de mieux. Comme luy aussy, de son costé, Sire, a continué, jusques au dire adieu, d'accomoder tousjours tout l'effect de sa négociation à leur honneur; et s'est conduict, en toutes choses, si sagement, et avec tant d'honneur, vers eulx, qu'il les a non seulement renduz bien édiffiez de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et de toutz ceulx de vostre couronne, mais semble qu'il leur ayt faict perdre toute la malle impression que, depuis ung an, ilz avoient conceue de la France. Et luy a ceste princesse voulu donner ce tesmoignage, en la présence de ceulx de son conseil et de moy, que, depuis qu'elle est royne, elle n'a poinct traicté avec aulcun gentilhomme, d'où qu'il luy eut esté envoyé, de qui elle ayt mieulx receu, ny eu plus agréables les propos que de luy, parce que, si l'éloquence n'y a point deffally, elle a opinyon que la sincérité y a grandement abondé, et qu'elle le tient pour ung des plus dignes et acortz gentilshommes, qu'elle ayt veu jamays, pour porter très confidemment les secretz qui se mandent entre princes.
Et, en ceste tant bonne opinyon, avec quelques honnestes présentz, qu'il a faictz à la dicte Dame et à ses plus expéciaulx conseillers, et avec la libéralité qu'il a largement uzée vers ceulx qui ont eu charge de le servir et traicter, et encores avec la modération dont il a sceu très bien contenir toute sa troupe, qui n'estoit petite, il a layssé, à son partement, ung fort grand contantement de luy et une très bonne satisfaction de toute sa légation, en ceste court.
Or, Sire, après l'avoir reconduict jusques à la mer, je suis retourné fère ung commencement de mercyement à la dicte Dame de tant de bons traictementz et honnestes faveurs, et du présent que mon dict sieur le mareschal avoit receu d'elle; laquelle a monstré, en son absence, plus que quand il estoit présent, de l'avoir en grande estime, et de donner très grand foy aux choses qu'il luy a dictes de la part de Voz Très Chrestiennes Majestez, et que, suyvant icelles, elle tiendra l'ordre qui a esté arresté entre eulx, lequel elle et ceulx de son conseil m'ont, d'eux mesmes, déclaré; dont j'ay veu le Sr de Quillegreu tout prest à prendre la poste pour aller, à cest effect, trouver mon dict sieur le mareschal; mais la dicte Dame s'est depuis advisée qu'elle diffèreroit encores huict ou dix jours, affin d'attendre que Monseigneur, frère de Vostre Majesté, fût mieulx remis de sa maladye. Et ses deux plus expéciaulx conseillers m'ont, sur leur foy et conscience, fort expressément assuré qu'elle estoit très bien disposée à cest honnorable party, et que la difficulté n'estoit plus que en ce qu'on avoit rapporté que l'accidant du visage de Mon dict Seigneur estoit beaucoup pire que ne monstroit le pourtraict qu'elle en avoit desjà veu; lequel, s'il se trouvoit qu'il ne feût poinct flaté, ilz s'assuroient que toutz aultres empeschementz seroient bientost ostés. Et ay comprins de leur discours, Sire, qu'ilz sont restés bien persuadés de la justiffication de Voz Majestez, et du Roy de Pouloigne, et de Monseigneur, sur les choses de France, par la déduction que Mr le mareschal leur en a faicte; et que, pourveu que Vostre Majesté observe bien le nouvel édict, qui a esté faict devant la Rochelle, ilz retourneront sans aulcun escrupulle à la mesmes confience qu'ilz avoient prinse de Vostre Majesté; mais aussy, s'ilz y voyoient la moindre infraction du monde, ilz jurent de jamais plus, en façon du monde, ne s'y fier.
Et j'ay apprins, de fort bon lieu, que milord de Burgley, quand il est venu à oppiner devant la dicte Dame sur la résolution de ce bon propos de Monseigneur le Duc, il a dict que, succédant ou ne succédant poinct le dict propos, tousjours l'estat de leur religion demeuroit en danger, mais qu'il y avoit quelque espérance d'y remédier, si, d'avanture, le dict mariage s'effectuoit, là où, s'il ne s'effectuoit poinct, il demeuroit du tout sans remède, car l'on pouvoit fère entrer Mon dict Seigneur, par le contract du dict mariage, aulx mesmes obligations qu'estoit la Royne, sur l'observance des décretz du parlement touchant l'ordre de la dicte religion, et que cella tiendroit tout le temps de leur règne, et durant encores qu'ilz auroient l'administration de leurs enfans, si Dieu leur en donnoit, là où, si la couronne venoit à ung aultre, qui ne se trouvât obligé aulx dicts décretz, il les pourroit changer, quand il voudroit; et qu'ayant là dessus esté réplicqué au dict milord que l'exemple des choses de France monstroit que ce ne seroit se mettre seulement en danger, mais se précipiter en ung très manifeste péril, s'ilz se commettoient à Mon dict Seigneur, il a respondu que si, lors de l'excès et au milieu des armes, et quand il estoit environné de ceulx qui s'exaspéroient contre ceulx de leur religion, il avoit esté trouvé modeste, et n'avoit uzé une seule parolle, ny une démonstration, ny un seul maulvais effect contre eulx, il estoit bien à croyre que, quand il seroit icy, près de la Royne, leur Mestresse, et au milieu d'eulx, en un royaulme desjà estably à ceste forme de religion, qu'il s'y conduyroit encores avec plus de modération. Dont toutz ceulx du conseil, après l'avoir ouy, ont opiné pour le mariage, pourveu que la personne de Mon dict Seigneur puisse complère à leur Mestresse.
J'ay bien ouy, Sire, par ci devant, plusieurs aultres choses aussy expresses que celles icy en ce mesme propos, lesquelles ne sont venues à pas une conclusion. Ce qui me tient tousjours en souspeçon qu'il y puisse encores avoyr de l'artiffice caché; mais Mr le mareschal vous apporte de quoy fère bientost venir en évidence ce qui en est. Et sur ce, etc. Ce XXe jour de septembre 1573.
CCCXLIe DÉPESCHE
—du XXVe jour de septembre 1573.—