—du dernier jour d'octobre 1573.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Détails de la conférence de l'ambassadeur avec Me Randolf.—Objections faites contre le mariage.—Mesures prises en Angleterre à l'égard des puritains.—Délibération au sujet de la prochaine arrivée du roi d'Espagne dans les Pays Bas.

Au Roy.

Sire, premier que Me Randolphe se soit acheminé devers Vostre Majesté, le XXVIe de ce moys, ainsy que je le vous ay escript, du dict jour, il m'est venu entretenir de plusieurs propos qui concernoient son voyage; dont les deux plus considérables ont esté de me dire que, si la Royne, sa Mestresse, n'avoit poinct voulu croyre à Mr le comte de Lincoln, ny à plusieurs milords qui estoient avecques luy, ny à Mr de Walsingam, ny à Mr de Quillegreu, touchant la disposition de la personne de Monseigneur, frère de Vostre Majesté, comment pourroit on penser qu'elle deût maintenant adjouxter plus de foy au rapport qu'il luy en feroit? et que pourtant son voyage avoit à estre, ou inutille, si elle ne s'arrestoit non plus à son opinyon qu'à celle de ceulx qui l'avoient veu devant luy, ou bien fort périlleux, si il en opinoit en aultre sorte qu'ilz n'avoient faict. A quoy je luy ay respondu que la seule vérité le mettroit hors de tout ce danger, car sa Mestresse ne vouloit sinon sçavoyr ce qui en estoit; et Voz Majestez desiroient infinyement qu'elle le sceût, sans qu'il luy en fût rien déguysé; et qu'estant davantage aydé par le portraict, il ne pouvoit nullement errer en sa commission. Il m'a réplicqué qu'il vous supplieroit donques, Sire, et la Royne, vostre mère, de ne trouver maulvais, au cas qu'il remarquât quelque chose au dict pourtraict, qui fût dissemblable de la vraye présence, qu'il vous requît de le fère rabiller. De quoy je l'ay assuré que, non seulement Voz Majestez ne seroient marryes d'estre advertyes de ce deffault, mais qu'elles auroient très grand plaisir de le fère réparer.

Son aultre propos a esté que, advenant le cas que Monseigneur fût bien agréable à sa Mestresse, comme il le vouloit ainsy espérer, si je tenois pour cella que le mariage fût desjà faict. Je luy ay respondu que, du costé de Monseigneur, il n'y avoit nulle difficulté, et, du costé d'elle, l'on nous faysoit accroyre qu'il n'y en restoit plus que celle là. Il a réplicqué que de certeyne impression, qu'elle s'estoit donnée, que, à cause de son aage qui commançoit ung peu à passer, elle seroit bientost mesprisée de ce jeune prince, lequel ne faysoit qu'entrer en la fleur du sien; et de ne luy pouvoir poinct porter d'enfantz, ou bien, si elle luy en apportoit, que ce seroit avec le grand danger de sa personne, naystroient assez d'aultres difficultez, qui seroient bien mal aysées de veincre; mais encores, quand toutes celles là ne viendroient à produyre aulcun empeschement, j'avoys à rechercher si le peuple de ce royaulme resteroit bien contant du dict mariage, car mal volontiers vouloient souffrir les Angloys qu'un prince estranger régnât sur eulx, tesmoing ce qu'on avoit veu du Roy d'Espaigne; et que je ferois bien de m'esclarcyr de ce poinct, premier que de passer oultre, car me vouloit bien advertyr que beaucoup de ceulx, qui avoient desiré le mariage de leur princesse, ne vouloient plus, à ceste heure, qu'elle se maryât, et que, parmy ceux là, il y en avoit des plus grandz. Je luy ay respondu que ces particullaritez n'estoient de la considération présente, et ne touchoient en rien sa commission, car elles avoient desjà esté toutes débatues, et que je m'assurois qu'il n'y auroit ny deffault d'amityé, ny, Dieu aydant, de lygnée, ny de toute aultre bénédiction et bonheur en ce mariage; et que je n'estimoys pas qu'il y peût avoyr ung seul sy desloyal subject, en ce royaulme, qui ne voulût que la Royne, sa princesse, se maryât; et qu'elle ne pourroit proposer rien de plus digne, ny de plus honnorable, à son peuple, pour son mariage que Monseigneur, frère de Vostre Majesté, lequel ne viendroit icy estrangier, ains pour s'y porter comme naturel angloys, et que l'exemple du Roy d'Espaigne ne me mouvoit de rien, parce que la rayson estoit bien diverse.

Et ainsy, Sire, je n'ay faict semblant au dict Me Randolphe que je m'arrestasse beaucoup à toutes ses considérations, lesquelles toutesfoys j'ay bien voulu mettre icy, affin que Vostre Majesté les ayt en tel compte comme elle jugera qu'elles le méritent; et cependant je mettray peyne d'aprofondir d'où elles peuvent derriver.

Ces jours passez, les seigneurs de ce conseil ont esté fort occupés sur les remonstrances, que les évesques de ce royaulme sont venus fère à ceste princesse, des grandz désordres qui proviennent en leurs églises et diocèses, pour la multiplicité des religions, et mesmes pour la presse que les Puretains font de vouloir avoir l'exercice de la leur. Sur quoy, après plusieurs assemblées des plus grandz et notables du royaulme, et longue conférence avec les dicts évesques, par meure dellibération de conseil, a esté faicte une proclamation, mais aulcuns estiment que cella ne sera suffisant remède, parce que le nombre des Puretains est trop grand; tant y a que les Catholicques demeurent paysibles.

Les dicts du conseil ont aussy longuement dellibéré sur la venue du Roy d'Espaigne en Flandres, laquelle ils tiennent pour fort certayne, et que ce sera, à ce prochein primptemps, avec huict mille Espaignolz de renfort et une fort grande provision de deniers, et qu'il fera son chemin par Gènes. Sur quoy j'entendz, Sire, qu'entre eulx celle opinyon a prévalu, laquelle a monstré de tendre à s'entretenir aulx bons termes, où l'on est avec le dict Roy d'Espaigne, et d'accomoder le faict des prinses, et les choses mal passées depuis cinq ans, et de retourner à l'ancienne confédération, dont luy mesmes recherche ceste princesse, et de conduyre dextrement, là dessus, et avec le plus qu'on pourra d'honneur pour ceste couronne, une bonne négociation, avec ceulx qu'il y vouldra commettre de sa part. Et sur ce, etc.

Ce XXXIe jour d'octobre 1573.