CCCXLIXe DÉPESCHE

—du VIe jour de novembre 1573.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Vigier.)

Conférence particulière de l'ambassadeur avec le lord garde des sceaux sur la négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, il est advenu que milord Quipper et moy avons esté assis, l'ung auprès de l'aultre, en ce festin du mayre de Londres, où j'ay eu la commodicté de parler longuement à luy, et je l'ay principallement entretenu de l'honnorable légation qu'aviez dernièrement envoyé fère à la Royne, sa Mestresse, par Mr le mareschal de Retz, et comme Vostre Majesté avoit bien voulu tant defférer à la plus estroicte amityé et confédération qu'avez maintenant avec elle et avec sa couronne, que de luy mander cestuy tant expécial et confident ambassadeur pour luy donner compte des plus importantz évènementz de vostre royaulme, non seulement de ceulx du jour St Barthèlemy, et de ce qui avoit suivy après, mais encores de ceux qui avoient commancé, dès la première prinse des armes par voz subjectz, en l'an soixante ung, jusques à la fin du siège de la Rochelle, qui estoient douze ans d'ung continuel trouble, et d'ung merveilleux et bien fort dangereulx suspens de tout l'estat de vostre royaulme; et que j'avoys grand regret qu'il n'eust esté présent à ce récit, affin de ne demeurer moins bien édiffié des actions de Voz Majestez Très Chrestiennes et de toutz ceulx de vostre couronne, qu'avoient faict ceulx des aultres du conseil qui l'avoient ouy; et que je m'assuroys qu'il eût, avec eulx, facillement déposé ces escrupulles, qu'ilz en avoient auparavant conceu, et sur lesquelz ilz avoient, depuis quinze moys, tenu tousjours accroché le bon propos de Monseigneur le Duc, pour, dorsenavant, le laisser parvenir à quelque bonne conclusion, sellon que je sçavois bien qu'entre toutz les dicts du conseil il avoit tousjours, plus fermement que nul aultre, opiné pour cest honnorable party. Il m'a respondu, Sire, que, de très bon cueur, il eût veu Mr le mareschal, et eût fort volontiers ouy de luy la justiffication de Vostre Majesté sur les choses de Paris, et n'en eût resté moins bien persuadé, ny moins satisfaict, qu'avoient faict ceulx qui estoient présentz; et que, touchant le propos de Monseigneur, il confessoit de l'avoyr tousjours plus vifvement conseillé que nul aultre de ce royaulme; et qu'à la vérité les évènementz de France luy avoient bien faict suspendre, mais non jamays changer d'advis, ainsy que la Royne mesmes le sçavoit très bien; et qu'il avoit très grand plésir que ces nuées fussent ung peu haulcées, néantmoins aulcuns jugeoient que les plus grandes difficultez venoient maintenant de nostre costé. A quoy luy ayant soubdein réplicqué que je luy voulois respondre, sur le péril de ma vye, qu'il n'y en avoit nulle; il a suivy à dire que je ne sçavoys tout, ny ma vye ne pourroit respondre de tout, et que le temps mèneroit bientost cella à lumyère; dont, si les empeschementz cessoient, il conseilleroit aussy le mesmes, qu'il avoit tousjours faict, à sa Mestresse, d'accepter cest honnorable party du frère de Vostre Majesté: et c'est la substance de tout ce que j'ay peu tirer de luy.

Puis, au sortir de table, milord trézorier s'est retiré, à part, avecques moy, pour me demander des nouvelles de France et de ces divers bruictz qu'on en faysoit courir par deçà, et si le Roy de Pouloigne, vostre frère, entreprendroit son voyage avant le primptemps. A quoy luy ayant très bien satisfaict, jouxte la dépesche de Vostre Majesté, du XVIIIe du passé, je l'ay, de propos en propos, tiré à parler des choses d'Allemaigne, parce que j'avoys sceu que Me Estrange estoit arryvé le jour précédant. Et il m'a confessé que la Royne, sa Mestresse, avoit eu des nouvelles bien fresches de l'Empereur, lequel se monstroit tousjours fort bien incliné vers elle, et que une des choses, à quoy il avoit prins le plus de plaisir, de toutes celles que celluy, qui venoit de dellà, avoit récitées, estoit que, des mesmes domesticques de ce prince, dont il y en avoit de catholicques et de protestantz, les ungs et les aultres convenoient très bien à l'accompaigner à la messe, et ceulx qui estoient de sa religion demeuroient avecques luy, et les aultres alloient au presche et à l'exercice de la religion protestante; et néantmoins tous concouroient fort paysiblement ensemble à son service, qui estoit ung exemple par lequel ce premier prince des Chrestiens monstroit, en embrassant les Catholicques, de n'estre poinct persécuteur des Protestantz, et de tollérer l'exercisse des deux religions en son estat.

A quoy je luy ay respondu que l'Empereur servoit au temps; et qu'il avoit cy devant assez monstré de quel esprit il estoit meu en cest endroict, et que, quand à la France, je le priois de croyre fermement que ce que Mr le mareschal de Retz luy avoit dict, de vostre dellibération là dessus, se trouvoit très ferme et très véritable, sellon que je luy en pouvois fère voyr une fort expresse confirmation par la dernière dépesche de Vostre Majesté. Et soubdain, je luy ay monstré l'article qui parloit fort dignement et en termes fort propres de ce poinct, lequel il a eu fort à gré de le voyr; et n'ay, pour ce regard, passé à rien davantage, comprenant en moy mesmes assez bien à quoy vouloit tendre tout ce qu'il me disoit, mais, après l'avoyr remercyé de la dilligence, dont je m'assurois qu'il avoit uzé à former l'intention de Me Randolphe, premier que de le dépescher en France, et de ce qu'il l'avoit faict venir conférer avecques moy, je luy ay particullarizé, Sire, les mesmes propos que je vous ay desjà escript que le dict Me Randolphe m'avoit tenus; et, nomméement, ceulx de ces nouvelles difficultez qu'il m'avoit alléguées, oultre celle pour laquelle il estoit maintenant envoyé; et que, si cella venoit de plus haut que de luy, je pryois le dict milord de considérer, combien, entre grandz princes, et sur ung affère si royal et si privilégié comme estoit cestuy cy, toute ceste façon de deffettes convenoit mal à la grande sincérité, dont Voz Majestez Très Chrestiennes, et Monseigneur, avoient uzé en leur honnorable pourchas; et que ce n'estoit propos que je vous peusse ny celler, ny dissimuler.

A quoy il m'a respondu qu'il ne sçavoit sur quelle occasion Me Randolphe estoit venu si avant avecques moy, et néantmoins que c'estoient les mesmes difficultez qui avoient esté desjà assez souvent déduictes, et qu'il n'y pouvoit avoyr rien de mal qu'il me les eût de rechef renouvellées, néantmoins qu'il me pouvoit dire en vérité que, à présent, il ne voyoit, quand à luy, qu'il y eût aulcune aultre difficulté que celle de la personne de Monseigneur pour le contantement de sa Mestresse; et qu'il estoit bien ayse de m'ouyr parler si confidemment, comme je faysois, de luy et de sa belle disposition, et de ce qu'il sembloit que j'eusse, soubz mein, faict toucher à la dicte Dame que la Royne, vostre mère, m'en avoit de nouveau escript aulcunes particullaritez qui l'avoient fort contantée; et qu'il estoit bien d'advis que je conférasse de ces propos de Me Randolphe avec le comte de Lestre, comme, Sire, je suis après à le fère, le plus tost que je pourray. Et cepandant le dict comte m'a mandé qu'il avoit conjuré le dict Me Randolphe de se déporter bien et sagement en ceste commission, et de se donner bien garde que, par luy, le propos ne vînt en pires termes qu'il n'estoit à présent; car, par cy après, l'on luy feroit plus parfaictement cognoistre, qu'on ne faisoit maintenant, combien ce mariage estoit nécessayre.

Et ainsy, Sire, comme je n'ay pas cogneu, pour ce coup, rien de contrayre à ce propos, par ces troys personnages, aussy n'ay je rien ouy d'eux, où je puisse mettre plus de fondement que devant; mais je mettray peyne de les approfondir tousjours davantage, affin que, d'heure en heure, je vous puisse donner plus de lumyère de leur intention.