CCCLIe DÉPESCHE
—du XVIIIe jour de novembre 1573.—
(Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Audience.—Maladie du roi.—Voyage du roi de Pologne.—Détails sur la mission de Me Randolf.—Nouvelles d'Écosse.—Maladie grave du prince d'Écosse, bruit de sa mort.—Crainte que les Anglais ne veuillent faire périr, par le poison, Marie Stuart et son fils.
Au Roy.
Sire, au retour du Sr de Vassal, je suis allé trouver la Royne d'Angleterre, à Grenvich, pour luy compter des nouvelles de Vostre Majesté, luy dire l'accidant qui vous estoit survenue de la petite vérolle, bien que l'eussiés eu une aultre foys, et que, pour cella, vous n'aviez point senty d'accès de fiebvre, et mesmes estiés desjà, grâces à Dieu, si advancé de guérir que vous espériez de n'avoyr à discontinuer vostre chemin de Metz, pour tousjours convoyer le Roy de Pouloigne, vostre frère, jusques à la frontyère.
Et là dessus, Sire, et sur la résolution, que le Roy de Pouloigne a faicte, de partir en ce grand cueur d'hyver, et sur ce que l'Empereur et les Estatz et princes de l'Empire vous ont, par décret général, et encores ung chacun, à part, envoyé offrir aultant de seureté pour son passage comme vous en avez desiré, et plus encores et avec plus de faveur que ne le leur avez demandé, je l'ay longuement entretenue. Puis, suis venu à luy parler du faict de Monseigneur le Duc, vostre frère, et, après, des aultres poinctz, qui estoient amplement desduictz, et par ung bon ordre, en vostre lettre du premier de ce moys, de sorte qu'il ne luy en a esté rien obmis, ny mesmes de la satisfère de plusieurs aultres particullaritez de Voz trois Majestez Très Chrestiennes, et du Roy de Pouloigne, et de Monseigneur vostre frère, et encores des choses de vostre royaulme, sellon qu'elle m'en a interrogé, et sellon que je luy en ay peu donner compte par le rapport du dict Sr de Vassal.
Elle m'a respondu, en premier lieu, qu'elle ne prenoit pour petite grâce de Dieu qu'elle n'eût sceu vostre mal, sinon après qu'il estoit desjà passé, ny à peu de faveur, de Vostre Majesté, que luy eussiez ainsy particullièrement faict entendre quel il estoit, et comme il vous estoit venu, car l'ung luy avoit espargné ung grand ennuy, et l'aultre luy tesmoignoit une vostre fort singullière bienvueillance, dont en vouloit à Dieu rendre sa louenge, et ung fort exprès grand mercys à Vostre Majesté; et qu'elle vous prioit de croyre qu'elle ne se santiroit jamays moins esmue à plésir pour vostre prospérité, ny à moins de déplaysir pour vostre mal, que si elle vous estoit germayne et vrayement naturelle seur; que c'estoit une maladye qui trompoit souvent le monde, car pensantz d'en estre quictes, pour l'avoyr eue une foys, ilz ne se donnoient de garde qu'elle les reprenoit encores deux et troys foys, quand ilz s'eschauffoient trop, ou pour une trop soubdeinne mutation de froid et de chault, et qu'elle mesmes l'avoit eue deux foys, et desiroit, de bon cueur, que vous en sortissiés aussy quicte comme elle avoit faict, car ne luy avoit layssé ung seul vestige au visage; et que, de ceste espèce de mal, revenoit ordinayrement ce bien, qu'il apportoit une grande purgation et ung grand advancement de santé à ceulx qui l'avoient; qu'elle estimoit que les mèdecins ne vous permettroient, de beaucoup de jours, de sortir de la chambre, parce que l'air froid vous seroit fort dangereulx; dont, à son advis, laysseriés au Roy de Pouloigne, vostre frère, de continuer seul son voyage, sans l'accompaigner plus avant, ou bien luy mesmes, pour attendre vostre parfaicte guérison, et pour laysser passer ce grand yver, diffèreroit son partement jusques à l'entrée du primptemps, bien que, ny le froid ny la longueur du chemin luy pourroient sembler griefz, allant prendre possession d'ung si grand royaulme, et qui luy estoit si heureusement advenu; qu'elle se resjouissoit de l'honneste debvoir, dont l'Empereur et les princes d'Allemaigne uzoient pour la seureté de son passage, et qu'en cella ilz simbolisoient toutz avec elle; que, pour le regard du propos de Monseigneur le Duc, elle voyoit bien qu'elle entroit, de jour en jour, en plus d'obligation vers Voz Majestez Très Chrestiennes, et vers luy, pour vostre persévérance vers elle, et qu'elle avoit envoyé Me Randolphe en France pour satisfère à toutz les poinctz qui avoient esté arrestez entre elle et Mr le mareschal de Retz; dont falloit attendre son retour, pour ne rien changer de ce bon ordre, et que, ny en la commission qu'elle luy avoit donnée par dellà, ny en chose qui peût ensuyvre après, Vostre Majesté ne trouveroit qu'elle uzât d'ung seul trêt de longueur ny de simulation. Et s'est eslargie en plusieurs propos, là dessus, pour protester de sa sincérité en cest endroict, et de vouloir bien pourvoir que, venant Mon dict Seigneur vostre frère par deçà, il n'y puisse voyr, ny ouyr, chose qui ne luy soit de satisfaction.
Puis, s'estant enquise de l'occasion du retour de la Royne, vostre mère, et du Roy de Pouloigne, à Paris, et du renforcement des garnisons qu'avez faictes venir en Picardye, desquelles a monstré qu'on les luy faisoit avoyr suspectes; et m'ayant demandé des choses de Languedoc et Daulfiné, je luy ay respondu à tout, en la façon que je le pouvois sçavoir. Et, après cella, luy ayant faict voyr la lettre que Monseigneur, vostre frère, m'escripvoit, du dict premier de ce moys, avec quelques honnestes propos de sa dévotieuse affection vers elle, lesquelz elle a monstré d'avoyr bien fort agréables, je me suis licencié d'elle.
Et me suis arresté encores, envyron demye heure, vers les seigneurs de son conseil, pour leur parler des mesmes choses que j'avoys faict à leur Mestresse; qui m'ont monstré, et espéciallement le grand trézorier et le comte de Lestre, qu'ilz demeuroient très affectionnés au bon propos de Monseigneur le Duc.