Ce XXIIe jour de juillet 1572.

CCLXVIe DÉPESCHE

—du XXIXe jour de juillet 1572.—

(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal.)

Audience.—Négociation du mariage.—Conversations intimes entre la reine et l'ambassadeur.—Conférences de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh sur la négociation.

Au Roy.

Sire, ayant envoyé prier le comte de Sussex, qui est à présent grand chambellan de ceste court, de vouloir entendre de la Royne, sa Mestresse, quand elle auroit agréable que je l'allasse trouver pour une dépesche que j'avoys reçue de Vostre Majesté, elle m'a soubdain mandé que ce seroit le landemein matin en la mayson de son grand trésorier, qui luy faysoit un festin, où je serois le bien venu. Et m'ayant le dict grand trésorier envoyé son coche en chemin, j'ay esté fort bien receu de la dicte Dame, laquelle m'a semblé estre en beaucoup meilleure et plus belle disposition, depuis le commancement de son progrès, que pendant qu'elle estoit en ceste ville. L'après disnée, après s'estre soigneusement enquise de vostre bon portement, et de celluy de la Royne, en la continuation de sa grossesse, et pareillement de la Royne, vostre mère, après sa dernière maladie, aussy de l'arrivée du Roy de Navarre et des prochaines nopces qui se doibvent faire de luy avecques Madame, et de plusieurs aultres particullarités, ausquelles j'ay mis peyne de bien luy satisfaire, elle m'a mené en ung petit compartiment hors de la sale, où ayant faict apporter des sièges, n'a souffert qu'aulcun aultre y ayt demeuré.

Et luy ayant dict que Vostre Majesté avoit fort volontiers entendu par Mr de Montmorency le discours de tout ce qui avoit passé icy, pendant que luy et Mr de Foix, et toute leur troupe, y avoient esté; et que vous n'aviez, longtemps y a, ouy ung récit qui plus vous heût contanté, ny qui plus vous heût apporté d'honnestes satisfactions que celluy là, pour y avoir remarqué plusieurs choses, lesquelles vous estoient ung indubitable tesmoignage de l'affection et de la vraye inclination qu'elle avoit à vostre amityé, vous la supliés de croyre que vous recepviez à grande obligation qu'elle heût voulu faire une si expresse profession et déclaration, comme elle avoit faict, de vous aymer, et de vouloir demeurer vostre perpétuelle confédérée; et qu'elle estimât par là d'avoir tant acquis et gaigné de vostre amityé et bienvueillance que vous fesiés compte de n'espargner vostre propre personne, et avec icelle tout ce qui se pouvoit compter de la grandeur d'ung roy de France, pour l'employer pour elle, quand l'occasion s'y offriroit; et, qu'après le rapport de Mr de Montmorency, vous aviez ouy celluy de Mr de Foix sur tout ce qui avoit esté dict et déduict ez négociations qu'ilz avoient faictes par deçà, qui ne vous avoit pas moins contanté, encor que vous heussiez bien desiré qu'ilz vous heussent apporté une entière résolution du propos de Monseigneur le Duc, mais aulmoins cognoissiez vous qu'il ne monstroit qu'il y heût apparu aulcune difficulté qui fût assez considérable pour debvoir différer d'une seule heure, après le moys, la response qu'elle nous avoit promis de vous faire, et laquelle vous ne pouviez espérer de moins, sinon qu'elle la vous rendroit conforme à l'honneste et honnorable demande que vous luy aviez faicte; et que la Royne, vostre mère, qui avoit esté présente aux deux discours, jugeoit bien que, sur ce qu'elle m'en feroit mander par ses lettres, je ne pourrois assez à son gré représanter, icy, à elle, le contantement qu'elle recepvoit de ceste sienne tant déclarée amityé, et du bon acheminement qu'elle voyoit que alloit prendre le propos de Monseigneur le Duc, son filz, elle avoit advisé d'envoyer quérir le Sr de Walsingam pour luy en signiffier aultant, de parolle, comme elle en avoit dans le cueur; et que je croyois que mesmes elle luy avoit faict voyr jusques dans son âme; dont le dict de Vualsingam, à mon advis, n'avoit obmis de le bien représanter par ses lettres, et que Vous, Sire, par les lettres dernières, et elle, par les siennes, me commandiez bien fort expressément que je luy incistasse à ce que sa dicte responce vous peût venir et bonne, et bientost, sellon que vous sçavez bien que le plus mortel ennemy qu'eust ce propos estoit la longueur; et que vous luy promettiez, s'il venoit à succéder, de le luy rendre comble de tout bien, de tout honneur, de toute seurté, de toute vraye et perdurable amour, et d'ung perpétuel contantement, ainsy que je luy en engagoys la foy, la parolle et la promesse de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, par les propres lettres que vous et elle luy en escripviez de voz meins, lesquelles je luy ay incontinant présentées.

La dicte Dame, premier que rien respondre, a voulu ouvrir les dictes lettres, lesquelles elle a lues avec son grand contantement, et a monstré prendre une singullière confiance de l'offre que luy fesiez par la vostre, et de l'honnorable soubscription et bien affectionnée que vous y aviez mise; et a curieusement nothé toutes les particullarités de celles de la Royne, sans en laysser rien, monstrant à bon esciant qu'elle n'en vouloit perdre ung tout seul mot, tant elle y trouvoit de satisfaction; et y voyoit, ainsy qu'elle a dict, une déclaration très honneste, et vrayement royalle, de tout ce qu'une si grande, et néantmoins très prudente, et vertueuse princesse pouvoit honnorablement, et sans trop considérer sa propre affection, desirer au propos de Monseigneur le Duc, son filz. Et puis, les ayant mises en sa pochète, a suyvy me dire qu'il luy venoit, chacun jour, de devers vous et de devers la Royne, vostre mère, tant de bons rencontres d'amityé, et iceulx accompaignez de tant de respect et d'honneste faveur, et aultres honnorables observances, et si esloignées, ainsy qu'elle croyoit, de toute feintise, qu'elle ne se sentoit si obligée à chose de ce monde que d'en avoir perpétuelle recognoissance; et qu'elle vous prioit, Sire, de croire qu'elle le recognoistroit, tant qu'elle vivroit en ce monde, avec dellibération, dès aujourdhuy, de souffrir plustost quelque offance que de se porter jamais vostre adversaire, ny contraire, ny se monstrer ingrate vers la Royne, vostre mère; et qu'elle vous prioit toutz deux de prendre parfaicte confience d'elle, tout ainsy qu'elle se commettoit du tout pour jamais à la vostre. Et, au regard du propos de Monsieur d'Alançon, elle vous prioit bien de considérer que la seule opinyon, que ses subjectz avoient, qu'elle fût ung peu sage, l'avoient faicte, quatorze ans, et la fesoient, encores aujourdhuy, régner heureusement et paysiblement sur eulx, et que, s'ilz la voyoient aller à ceste heure inconsidéréement en son mariage, qui estoit ung acte qui s'estendoit pour tout le cours de sa vye, et que elle, desjà vielle, prînt ung mary par trop jeune, et encores avec l'accidant que Monsieur d'Alançon avoit au visage, qu'il y avoit grand danger qu'ilz ne la tinsent pour mal advisée, et ne l'eussent à mespris, ne leur monstrant mesmement qu'en contrepois on luy eût offert quelque chose pour récompanser ces deux deffaultz; dont avoit donné charge à ceulx de son conseil de dresser la response, laquelle estoit desjà preste, et la vouloit envoyer, du premier jour, à monsieur de Montmorency, s'il luy plaisoit prendre la peyne de la vous présanter, ou sinon au Sr de Vualsingam son ambassadeur; et qu'elle vous suplioit de la prendre de bonne part, ainsy que d'une princesse qui, estant toute vostre, vous debviez penser d'elle comme d'une vostre propre seur.