Sire, je ne doubtois nullement que la Royne d'Angleterre ne fît une bien bonne réception à Mr de La Mole, à cause de la plus estroicte amityé qu'elle a maintenant avec Vostre Majesté, mais elle la luy a faicte beaucoup meilleure que je ne l'avois espéré, et nous a donné, mardy dernier, au lieu de Sthon, une très favorable audience, de laquelle n'est besoing que je vous racompte icy ce que j'ay dict et faict pour introduire le dict Sr de La Mole et sa légation vers elle, car j'ay mis peyne de n'y rien oublier, et seroit trop long de le vous réciter; ny que je vous représante aussy, Sire, ce que luy, de sa part, et en une très bonne façon et avec parolles vifves et pleines d'efficace, et bien accompaignées de tout ce que l'honneste présence et bonne grâce et modestie d'ung gentilhomme les a peu segonder, luy a tenus, car je laysse tout cella à vous estre mieulx cognu, quand bientost il s'en retournera.
Et vous diray seulement, Sire, qu'elle a monstré d'avoir aultant agréable le message et le messager, comme Vostre Majesté le pourroit desirer, ainsy que les honnestes responces et les très grandz mercyementz, qu'elle nous a chargé de vous en faire, le nous ont témoigné; qui, entre aultres choses, elle vous prie, Sire, de vouloir croyre que l'obligation qu'elle vous a pour la suyte de tant d'amityé et de bonne affection, dont, de plus en plus, il vous plaist persévérer vers elle, la rendent non moins germayne à Vostre Majesté ny moins vraye fille de la Royne, vostre mère, que le pourroit estre à toutz deux Madame Marguerite; et qu'elle vous avoit desjà envoyé sa responce, de laquelle elle attandoit, dedans troys jours, une dépesche de son ambassadeur, pour sçavoir comme Vostre Majesté l'auroit prinse, et que, sur ce qu'il luy en manderoit, se pourroit, puis après, adviser comme passer plus avant. Et me semble, Sire, qu'elle a commancé, ceste foys, d'uzer des mesmes parolles et contenances que j'avois auparavant remarquées d'elle, quand elle dellibéroit à bon esciant d'entendre au propos de Monsieur, de sorte que je n'estime l'avoir jamais cognue mieulx disposée à la résolution de se marier que maintenant, inclinant néantmoins à vouloir estre satisfaicte de la venue de Monseigneur le Duc plus pour cognoistre, ainsy qu'elle dict, si elle luy sera agréable, et si les difficultés qu'il pourroit faire d'elle le pourroient divertir, que non pas qu'elle s'arreste à celles qu'on luy a faictes de luy; assurant la dicte Dame qu'elle le répute d'estre tel, sellon le rapport qu'on luy en a faict, qu'elle ne s'estime assez digne d'estre sienne, et qu'elle nous vouloit bien promettre, s'il venoit icy, et que le mariage ne succédât, qu'elle prandroit sur elle la plus grande moictié de la honte, d'avoir esté plustost refuzée de luy, que non pas qu'elle ne l'eust voulu accepter; et puis l'excuse de la religion pourroit servir à toutz deux: monstrant la dicte Dame une fort grande affection à ceste entreveue et de chercher elle mesmes comme elle se pourroit faire, sans qu'il y courût nul intérest de vostre grandeur, ny de celle de Mon dict Seigneur le Duc.
Et je voy bien, Sire, que ceulx de son conseil ne sont trop marris qu'elle ayt ceste opinyon, affin qu'elle mesmes face l'élection de son mary.
Et je luy ay respondu, Sire, qu'il y avoit beaucoup de voyes bien honnestes et bien fort honnorables à Monseigneur le Duc pour venir vers elle, et qu'elle s'assurât hardiment d'avoir aujourdhuy tant de pouvoir sur luy qu'il feroit très volontiers tout ce qu'elle vouldroit, et qui seroit de son contantement; et que, sans doubte, il viendroit aussytost qu'il entendroit ceste sienne bonne volonté, mais elle mesmes ne le debvoit, en façon du monde, desirer sinon à la charge de le prendre pour mary, aussytost qu'il seroit icy, ou bien de le retenir prisonnier en la Tour de Londres; car il ne y avoit nulle assez honnorable voye pour s'en retourner: et que je ne croyois pas que Vostre Majesté, ny la Royne; qui est comme mère à toutz, voulussiez, sans quelque assurance du dict mariage, jamais consentir qu'il y vînt; ayant ajouxté, Sire, affin de ne laysser trop de dureté en ce qui, peu à peu, monstre se ramoller en ce propos, que, comme nous la suplions à elle de n'introduire nouvelles difficultés et longueurs en cest affère, qu'ainsy vous suplierions nous très humblement, Sire, de ne vous randre difficille en rien de ce que, sans diminuer la réputation de vostre couronne, ny la dignité de Mon dict Seigneur le Duc, vous pourriez complaire à la dicte Dame.
Et après plusieurs bien fort gracieulx propos, qu'elle nous a continués plus de troys heures à son grand contantement, quelquefoys avec toutz deux ensemble, et quelquefoys séparéement avecques luy, parce que j'ay estimé que cella seroit très oportun; et, après qu'elle nous a heu de rechef priés de randre plusieurs sortes de mercyementz à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, pour elle, avec une si honnorable mencion de Mon dict Seigneur le Duc que de plus honnorable ne s'en pourroit faire de nul prince qui vive, sans oublier ung expécial grand mercys de l'élection que Voz Majestez, et luy, aviez voulu faire de Mr de La Mole pour le luy envoyer, elle nous a, pour ceste première foys, bien fort gracieusement licenciez, remettant à nous voyr le jour ensuyvant à la chasse, où elle nous convioit.
Et, au sortir de la dicte audience, le dict Sr de La Mole a salué le comte de Lestre et le comte de Sussex, et Me Smith, avec les lettres qu'il leur a présentées et avec les bons propos qu'il leur a tenus; qui ont monstré d'adjouxter je ne sçay quoy de nouvelle disposition à celle qu'ilz avoient toutjours à ce propos. Et nous a le comte de Lestre depuis faict entendre qu'il seroit bon que ne nous lassissions de temporiser icy quelques jours; dont faysons estat d'accompaigner la dicte Dame jusques à Quilingourt, où milord de Burgley et le comte de Lincoln, qui sont maintenant absentz, ne faudront, lundy prochain, de s'y rendre.
Et cependant j'ay receu ung petit pacquet du Sr de Vérac, du pénultiesme du passé, qui porte l'abstinance d'armes en Escoce pour deux moys, sellon la forme d'un brouillard qui contient la publication que, ce mesme jour, en a esté faicte à Lislebourg; et ay pareillement sceu, en ce lieu, des nouvelles de la Royne d'Escoce par le retour d'ung mien secrettère, que je luy avois envoyé avec ce peu d'argent, qui m'assure qu'elle se porte bien de sa santé, mais ennuyée de se voir toutjours estroictement gardée, bien que, depuis ung moys, l'on luy permet de aller souvant se promener aux champs. Je n'ay oublié de faire vers la Royne d'Angleterre l'office que m'avez commandé pour elle, qui a esté assez bien receu. Il n'y a icy rien de nouveau de Flandres depuis mes précédantes. Sur ce, etc.
Ce VIIe jour d'aoust 1572.
La nuict après notre audience, la Royne d'Angleterre s'est trouvée bien mal pour s'estre promenée trop tard au serein, faysant bien froid; et pour avoir trop travaillé à la chasse, les jours auparavant; mais aujourdhuy elle se porte fort bien, et sommes conviez pour l'aller accompaigner aux champs après dîner.