—du XIe jour d'aoust 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Bourdillon.)
Maladie et rétablissement d'Élisabeth.—Négociation de Mr de La Mole avec les comtes de Leicester, de Sussex et de Warwick.—Audience.—Insistance d'Élisabeth pour que le duc d'Alençon vienne en Angleterre.—Desir de Leicester d'être chargé d'une mission en France.—Nouvelles de Flessingue.—Crainte des Anglais que Strozy ne s'empare de cette ville pour la France.
Au Roy.
Sire, à l'occasion d'ung peu de mal d'estomac qui a prins à la Royne d'Angleterre, le jour qu'elle nous a donné audience, au lieu de Sthon, ainsy que, par le post scripta de noz précédantes, du Ve du présent, nous le vous avons mandé, elle a esté deux jours sans sortir de la chambre, pandant lesquelz les comtes de Lestre, de Sussex et de Warvic nous ont mené chez ung riche gentilhomme voysin; là où ilz nous ont faict fort honnorer et bien tretter, et nous ont, le matin et l'après dînée, donné beaucoup de plésir dans les parcz de la Royne, qui estoient là auprès, en diverses sortes de chasses qui n'ont esté moins roïales que si la Royne mesmes s'y fût trouvée; et avons heu ample commodicté de négocier avec les dicts deux comtes de Lestre et de Sussex, dont n'avons perdu temps. Cepandant milord trézorier est arrivé de sa mayson de Burgley, auquel moy, La Mole, ay faict l'exprès office de recommandation du faict de Monseigneur le Duc, de la part de Vostre Majesté et de celle de la Royne, et avec les mesmes lettres de Mon dict Seigneur, comme me l'avez commandé, qui ay trouvé qu'il estoit en toute bonne disposition.
Et le troysiesme jour, la dicte Dame, encores non du tout bien guérye, nous a permis de la voyr, laquelle, après nous avoyr compté de l'occasion de son mal, et nous avoyr infinyement mercyez de ce que nous avions monstré ung non moins extrême ennuy, durant sa douleur, que ung très singulier plésir après qu'elle nous heût mandé qu'elle luy estoit passée, elle nous a dict qu'elle avoit cerché son meilleur soulagement ez lettres de Vostre Majesté et en celles de la Royne, et de Nosseigneurs voz frères, et encores en celle que Monseigneur le Duc, en particullier, m'avoit escripte à moy, La Mothe; lesquelles elle s'estoit faictes toutes lire durant son mal, et y avoit trouvé tant de singullières et expécialles occasions de se resjouyr en la vraye amytié qu'il vous plaist à toutz luy porter, et vous en estre à jamais tant obligée que, quand elle auroit commancé bon matin de nous en dire des mercyementz, elle n'auroit achevé, à beaucoup d'heures de la nuict, à vous randre toutz ceulx qu'elle en avoit dans son cueur; mais elle vous prioit de croyre qu'elle avoit prins là dessus une très ferme résolution d'emploier une bonne partie de sa vye pour en avoyr aultant de recognoissance, comme Dieu feroit aparoistre au monde qu'elle en pourroit avoir les moïens; et qu'elle avoit pensé de ne se debvoir encores haster de respondre ceste foys à voz lettres ny à celles de la Royne, jusques à ce qu'elle heût entandu, par le Sr de Walsingam duquel elle attandoit d'heure à aultre ung courrier, comme Voz Majestez auroient prins sa responce; et pourtant, s'il nous plesoit temporiser jusques à Quilingourt, elle remettroit allors de faire ses lettres, ou sinon elle s'esforceroit de nous en bailler à ceste heure de telles qu'elle pourroit; et qu'elle nous avoit desjà dict que son desir seroit d'estre satisfaicte d'une entrevue, plus pour le contantement de Monseigneur le Duc, que pour le sien, bien qu'elle vouldroit que ce fût comme par fortune de temps, qui l'eût poussé par deçà; et que néantmoins plusieurs doubtes là dessus la mettoient en peyne, s'il luy arrivoit, d'avanture, quelque inconvénient au passage, ou bien si, estant icy, l'on ne se pouvoit accorder des condicions: dont remettoit cella à Vostre Majesté, affin que rien ne procédât jamais d'elle qui vous pût offancer; car c'est ce qu'elle vouloit le plus éviter en ce monde; bien nous vouloit dire qu'elle avoit des maysons assez voysines de la mer qui seroient fort à propos pour cest effect.
Sur quoy, Sire, commançantz à ce qu'elle nous avoit discouru de son mal, et puis de sa convalessance, et sur la faveur qu'elle nous faysoit de la pouvoir voyr, premier qu'elle fût du tout bien guérye, et sur le soing que cepandant elle avoit heu de nous faire donner du plésir dans ses parcz, mais principallement sur les bonnes parolles qu'elle nous venoit de dire de Vostre Majesté et de la Royne, et de Nosseigneurs voz frères, et de voz lettres, nous luy avons respondu, l'ung après l'aultre, tout ce que nous avons estimé qui estoit bien convenable de luy dire; et vous promettons, Sire, que ce a esté tant au contantement de la dicte Dame que, quand nous avons monstré creindre de l'ennuyer, pour n'estre encores parfaictement guérye, elle mesmes a estendu davantage le propos. Dont, sur celluy de notre temporisement icy, nous luy avons dict que Mr de Vualsingam ne luy pourroit mander rien de plus expécial de vostre intention que ce que Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy, La Mothe, et puis voz précédantes lettres, et puis celles de maintenant, et encores ce que de parolle à moy, La Molle, et par escript à moy, La Mothe, vous nous aviez donné charge de luy en déclarer; et qu'il ne failloit, au cas que la responce qu'elle vous avoit desjà mandée ne fût si bonne comme vous la desiriez et l'espériez, sinon qu'elle la nous melliorât, et qu'elle la nous voulût faire entière et résolue; car serions prestz de l'accepter, et temporiserions très volontiers pour cest effect jusques à Quilengourt, ainsy qu'elle monstroit de le desirer; que, quand à l'entrevue, il n'estoit nul besoing de chercher en cella le contantement de Monseigneur le Duc, car non seulement il estoit très contant, mais tout transformé au desir des bonnes grâces et des perfections qu'il sçavoit estre véritablement en elle, mais c'estoit à sa satisfaction d'elle qu'on avoit à regarder; et que pour cella croyons nous bien que Monseigneur le Duc ne regardoit à nul danger ny inconvénient, ny s'il y auroit quelque diminution de sa propre grandeur, pourveu qu'il peût aultant defférer à celle de la dicte Dame; mais qu'il nous sembloit que Vostre Majesté, ny la Royne, ne le luy vouldriez jamais permettre, et qu'encor que vous jugiés très bien que nulle sorte de passer vers elle ne pourroit sembler que très honneste et pleine d'ung singullier plésir à ce prince, si, ne pouviez vous voyr qu'il luy en peût rester pas une honnorable ny sinon accompaignée d'ung extrême crèvecueur et d'ung perdurable regret, qui luy dureroit jusques à la mort, de s'en retourner refuzé ou non accepté; et qu'il nous sembloit qu'en ung affaire tant approuvé de Dieu, et louable devant les hommes, et tant plein d'honneur et de vray contantement aux deux partis, et desjà passé par le conseil universel des deux royaulmes, l'on ne debvoit proposer ung acrochement, lequel monstroit partir de l'invention de quelque maulvès ange, qui ourdissoit desjà, par la longueur et par la difficulté de ceste entrevue, une entière ruyne du propos, premier qu'il fût conclud.
La dicte Dame, ayant un peu pensé là dessus, a monstré qu'elle desireroit infiniement de cognoistre quel auroit à estre Mon dict Seigneur le Duc vers son amytié, et a percisté qu'il luy failloit attandre quelque dépesche du Sr de Walsingam; puis a passé à plusieurs gracieulx propos d'elle et de Monseigneur le Duc, au cas que le dict mariage succédât entre eulx: dont, ayant préveu ensemble qu'il ne seroit que bon que moy, La Mole, luy en continuasse encores aulcuns à part d'aulcunes privés particullarités et remarquables enseignes de l'inthime affection et dévotion de Mon dict Seigneur vers elle, moy de La Mothe, les ay ung peu layssez toutz deux, qui en ont tenu plusieurs, desquelles elle a monstré, de son costé, en sentir ung fort singullier contantement; et moy, La Mole, suis retourné du mien avec tousjours meilleure espérance, comme j'espère bientost vous en aller rendre compte. Cepandant moy, La Mothe, ay pressé milord de Burgley de nous faire avoir une résolution, et il n'a heu rien d'assez aparant pour en excuser davantage sa Mestresse, sinon de me dire que Vostre Majesté auroit trouvé la responce en telz termes qu'il n'estoit possible qu'on passât à rien plus avant, que vous n'eussiez de rechef parlé, bien qu'il me vouloit assurer que luy et les deux comtes trouvoient que le voyage de moy, La Mole, estoit très oportun, et très oportunes les lettres que j'avoys apportées, et qu'il ne vouloit, de sa part, encore cesser de bien espérer.
Ainsy, Sire, nous suyvons jusques à Quilingourt, et nous veulent, ceulx qui sont bien intentionnés en cest affaire, persuader que ce que ceste princesse monstre d'avoir fort grande affection à ceste entrevue est le meilleur signe qui se pourroit desirer d'elle, dont nous conseillent de ne le trop rejecter. Et le comte de Lestre m'a encores refrayschy à moy, La Mothe, qu'il avoit ung grand desir d'aller en France pour la conjouyssance des premières couches de la Royne Très Chrestienne, et qu'il seroit tousjours prest de partir dans troys jours, après que la Royne, sa Mestresse, le luy auroit commandé; laquelle nous a desjà dict, Sire, qu'elle le vouloit de bon cueur, pourveu que ce fût ung filz, et qu'elle prioit Dieu de vous donner ung daulfin.
Maistre Pelan a rapporté de Fleximgues que la ville est tenable, si la Royne, sa Mestresse, la veult prendre en sa protection; mais il semble que, icy, l'on est entré en quelque souspeçon que le Sr Strossy s'en vueille saysir, et qu'il a desjà escript à ceulx qui y commandent d'y vouloir recepvoir deux mille françoys. Sur quoy quelqun m'a declaré à moy, La Mothe, que cella réfroydira bien fort les Angloys, et qu'ilz ne voudroient que les Françoys entreprinsent rien de ce costé, à la charge qu'ilz favoriseroient tout ce qu'ilz vouldroient entreprendre ez aultres endroictz. J'ay jetté bien loing tout ce qu'on m'a dict du dict Sr Strossy. Hier, ung des gens du prince d'Orange a esté renvoyé d'icy avec force bonnes parolles, et attand l'on de luy une plus solenne légation, quand il sera plus avant en pays; dont lors il sera mieulx respondu. Sur ce, etc.