CCLXXIVe DÉPESCHE

—du XIIIIe jour de septembre 1572.—

(Envoyée exprès jusques à la court par Nycolas.)

Irritation des Anglais; insultes et provocations faites à l'ambassadeur.—Précautions prises en Angleterre.—Demande d'audience.—Retard de la reine à l'accorder.—Audience. Froide réception faite par la reine.—Déclaration de l'ambassadeur de la nécessité où s'est trouvé le roi d'ordonner l'exécution de Coligni et des protestans, pour prévenir l'exécution qu'ils voulaient faire eux mêmes contre lui, la reine-mère, les ducs d'Anjou et d'Alençon.—Curiosité d'Élisabeth pour connaître les détails de l'évènement; regret qu'elle éprouve, non de la mort de l'amiral et des protestans, mais de ce qu'ils ont été punis sans l'intervention de justice; son desir que le roi se justifie complètement aux yeux de toute l'Europe.—Protestation de l'ambassadeur que l'exécution n'a pas été préméditée.—Crainte de la reine que l'alliance d'Angleterre ne soit désormais abandonnée par le roi.—Assurance donnée par l'ambassadeur que le roi persiste dans le traité d'alliance et dans la proposition du mariage du duc d'Alençon; demande que Leicester soit autorisé à passer en France.—Refus d'Élisabeth d'envoyer en France Leicester ou Burleigh, de peur qu'ils ne soient eux mêmes mis à mort.—Même communication faite par l'ambassadeur au conseil d'Angleterre.—Horreur inspirée par l'exécution de la Saint-Barthèlemy.—Nouvelle justification de la nécessité où s'est trouvé le roi d'agir ainsi qu'il a fait.—Explications demandées par le conseil sur la réception que peuvent espérer les marchands anglais à Bordeaux, et sur les projets de Strozzy en Flandre.—Vives assurances d'amitié données par l'ambassadeur.—État de la négociation concernant l'Écosse.—Efforts de l'ambassadeur pour empêcher une rupture avec l'Angleterre.—Remontrances par lui faites du danger que courrait l'Angleterre si l'on forçait le roi à révoquer l'édit de pacification pour s'unir aux projets du pape et du roi d'Espagne.—Nécessité de maintenir cet édit en France, et d'en donner l'assurance à Walsingham.—Imminence du danger où se trouve Marie Stuart par suite de l'exécution faite en France.

Au Roy.

Sire, le temps a esté si contraire au Sr de L'Espinasse et au secrettère de Mr de Walsingam, venantz dernièrement ensemble par deçà, qu'ilz ont esté contrainctz de séjourner troys jours à Bouloigne, sans avoyr passage, et encores, quand ilz ont entreprins de passer le quatriesme, ilz ont cuydé périr dedans le port; dont n'a esté possible qu'ilz soient arrivez jusques au troysiesme de ce moys en ceste ville; où il n'est pas à croyre, Sire, combien la nouvelle confuse, qui avoit couru devant eulx, dès le XXVIIe du passé, des choses advenues à Paris, avoit desjà immué le cueur des habitans; lesquelz ayant monstré auparavant d'avoir une fort grande affection à la France, ilz l'ont soubdein convertye en une extrême indignation, et une merveilleuse hayne contre les Françoys, reprochans, tout hault, la foy rompue, avec grande exécration de l'excès et avec tant de sortes d'otrages, meslés de parolles de deffy, par ceulx qui portent les armes, contre quiconques vouldroit dire le contrayre, qu'il n'a esté possible que je l'aye peu suporter, mesmes que, quand la nouvelle a esté plus esclarcye, ilz ne se sont de rien modérez, ains sont entrés davantage en fureur avec exagération du faict, et avec opinion que ce ayt esté le Pape et le Roy d'Espaigne qui ont rallumé ce feu en vostre royaulme, pour ne laysser trop embraser celluy de Flandres; et qu'il y ayt encores quelque maulvais marché, entre vous troys, contre l'Angleterre.

Dont j'entendz, Sire, que, de ceste court, premier que je y aye peu arriver, a esté dépesché ung gentilhomme de bonne qualité devers le duc d'Alve, par l'entremise de Guaras; et expédié en Allemaigne aulcuns gentilshommes allemans, qui se sont trouvés icy; et envoyé le Sr de Quillegreu devers les Escouçoys pour prendre nouveaulx expédiantz par dellà; et mandé au comte de Cherosbery de reserrer, plus que jamais, la Royne d'Escoce; et faict dilligemment observer comme je parlerois de ce faict qui estoit advenu; et enfin a esté mis tout l'ordre qu'on a peu, tant par mer que par terre, que nul inconvénient puisse advenir en ce royaulme, où il ne soit desjà pourveu.

Sur quoy je n'ay layssé pour cella, incontinent que le Sr de L'Espinasse a esté arrivé, de m'achemyner vers ceste princesse à Oestoc; laquelle ne m'a pas si tost admis à parler à elle, ains m'a faict temporiser, troys jours, au lieu d'Oxfort, pour donner loysir à ceulx de son conseil de s'assembler ce pendant, comme ilz ont faict plusieurs foys, sur la dépesche de Mr de Walsingam. Et enfin elle m'a mandé venir; qui l'ay trouvée, accompaignée de pluseurs seigneurs de son conseil, et des principalles dames de sa court, toutz en grand silence, dedans sa chambre privée.

Et elle s'est advancée, dix ou douze pas, pour me recepvoir, avec une triste et sévère, mais toutjours fort humayne façon; et m'ayant mené à une fenestre, à part, après s'estre ung peu excusée du dellay de mon audience, elle m'a demandé s'il estoit possible qu'elle peût ouyr de si estranges nouvelles, comme on les publioit, d'ung prince qu'elle aymoit et honnoroit; et auquel elle avoit mis plus de fiance qu'en tout le reste du monde.

Je luy ay respondu, Sire, qu'à la vérité je me venois condouloir infinyement avec elle, de la part de Vostre Majesté, d'ung extrême et bien lamentable accidant, où vous aviez esté contrainct de passer, au plus grand regret que de chose qui vous fût advenue despuis que vous estiez né au monde. Et luy ay racompté, par ordre, tout le fait, sellon l'instruction que j'en avoys; adjouxtant aulcuns advertissementz que j'ay estimé bien nécessayres pour luy fère toucher que, par l'apréhension de deux extrêmes dangers, qui estoient si soubdeins qu'il ne vous avoit resté une heure entière de bon loysir pour les remédier, et dont l'ung estoit de vostre propre vye, et de celle de la Royne, vostre mère, et de Messeigneurs voz frères, et l'aultre d'un inévitable recommancement de troubles, pires que les passez, vous aviez esté contreinct, à vostre plus que mortel déplaysir, non seulement de n'empêcher, mais de laysser exécuter, en la vye de monsieur l'Amyral et des siens, ce qu'ilz préparoient en la vostre, et courre sur eulx la sédition qui leur estoit desjà dressée; après toutesfoys n'avoyr obmis ung seul office de bon roy envers le debvoir de la justice, nul de bon prince envers son subject, nul de cordial seigneur et maistre envers son bien aymé serviteur, que vous ne les heussiez toutz randus à monsieur l'Amiral en sa blesseure, comme s'il heût esté vostre propre frère; et aviez encores auparavant faict vers luy, et vers ceulx de la nouvelle religion, mille sortes de faveurs et de bon entretènement, de sorte que vous vous condoliés davantage, avec elle, de la perverse intention et horrible ingratitude qu'ilz avoient uzée vers vous; de quoy aulcuns d'eux, premier que de mourir, avoient confessé qu'ilz estoient justement punis, pour avoir conjuré contre leur prince naturel; finablement que vous vous condoliez d'avoir esté contreinct de vous laysser couper un bras, pour saulver le reste du corps; et que vous vous assuriez, Sire, qu'elle auroit douleur de cestuy vostre accidant, et ayderoit, en tout ce qu'elle pourroit, de vous en relever et de modérer vostre regrect.