(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Forces de l'expédition du comte de Montgommery.—Opinion de l'ambassadeur qu'Élisabeth n'est pas résolue à abandonner l'alliance de France.—Négociation avec l'Espagne.—Affaires de la Rochelle et d'Écosse.
Au Roy.
Sire, je suis adverty que, après beaucoup de difficultez, qui ont esté faictes au comte de Montgommery pour traverser son entreprinse, il a enfin dressé ung assez beau appareil de mer, et que, dans le Xe de ce moys, au plus tard, il s'embarquera, et qu'il a de quoy mectre troys mil hommes bien armés en terre; que sa flote sera de plus de cinquante cinq vaysseaulx de toutes sortes, et qu'il en y aura envyron quarante de combat, dont les cinq sont aultant bien équippés qu'il y en y ayt en ceste mer, et qu'il est encores assez incertein où il dressera son entreprinse. D'ailleurs, Sire, il m'est venu ung aultre advis comme le Sr de Languillier, avec les nouvelles qu'il a rapportées de la Rochelle, presse si fort le dict de Montgommery de partir, qu'il luy faict anticiper son embarquement de quelques jours devant le dict dixiesme, et qu'il faict estat que, entre le XIIIIe et XXe de ce moys, il se pourra présenter avec son armée devant la ville; et que, à cause des empeschementz qu'on luy a rapporté qu'il trouvera à l'entrée du port et auprès de la place, il dellibère, s'il ne peult combattre l'armée de mer de Vostre Majesté, de prendre terre en l'isle de Rhé, ou en quelque aultre lieu voysin de là, que la cavallerye n'y puisse aller; et, de là en hors, tenant ses vaysseaulx les plus près qu'il pourra de ce qu'il aura mis en terre, s'esforcer par marées d'envoyer tout le secours et refraychissement qu'il luy sera possible aulx assiégés. J'entendz que le dict de Montgommery a descouvert que quelques ungs vouloient attempter à sa vye, dont a envoyé requérir icy commission pour les pouvoir fère mettre en arrest, et m'a l'on dict que Maysonfleur en est l'ung.
J'attandray la procheyne dépesche de Vostre Majesté, premier que de parler à nul des françoys qui sont icy, et ne monstreray, lors, que vous vous soulciez guyères de tout l'effort du dict de Montgommery, comme aussy me semble, Sire, que n'en debvez fère trop de cas, ayant Monsieur ainsy bien pourveu, du costé de la Rochelle, et les gouverneurs, le long de la coste, comme me le mandez: qui ne seroit que encourager davantage le dict de Montgommery et ceulx qui le favorisent, si l'on l'alloit rechercher et luy fère maintenant de nouvelles offres, et mesmement que les affères de Vostre Majesté ne s'en porteront qu'avec plus de réputation, si donnez ordre, ayant desjà préveu son entreprinse, qu'elle ne puisse réuscyr à effet.
Et, quand aulx souspeçons et deffiances que Vostre Majesté a quelque occasion de prendre de ceste princesse et des siens, sellon que très sagement il vous playst me le discourir en vostre dépesche du XXVe du passé, vous aurez, Sire, sellon mon jugement, receu quelque satisfaction là dessus par la dépesche du Sr de Vassal, vous suppliant très humblement de fère prendre bien garde du costé d'Allemagne et d'Espaigne. Néantmoins, quant aulx choses d'icy, je ne puis penser pour encores, Sire, que ceste princesse se vueille du tout alliéner de Vostre Majesté; et, bien que je la voye fort recherchée, du costé d'Espaigne, pour le mariage du filz de l'Empereur, et pour l'accord des différendz des Pays Bas, et pour le restablissement du commerce en Envers; et puis assez persuadée que Voz Majestez ayent juré la ruyne de ceulx de sa religion; et ung peu par trop prompte aulx choses d'Escoce; et aulcuns de ses conseillers soient menés, les ungz par présantz et les aultres par passion, à l'allienner, tant qu'ilz peuvent, de la France, si ne me veulx je encores du tout désespérer de la dicte Dame. Et avez, Sire, quand à son mariage, beaucoup meilleures erres d'elle pour Monseigneur le Duc, par la responce que vous ay naguyères envoyée, que n'en a peu tirer encores l'agent d'Espaigne pour le Roy de Hongrie; et, au regard de l'accord des Pays Bas, les choses en sont aux termes que le vous ay escript.
Quant à la persuasion, en quoy la dicte Dame et les siens sont, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, soyez animés à la ruyne des Protestantz, je leur ay faict voyr combien les condicions qu'offrez à ceulx de la Rochelle, et aultres de leur opinyon en France, sont au contraire, ce qui les a assez remis; et donnent à cognoistre maintenant qu'ilz desirent la paix de vostre royaulme, avec quelque accommodement, à ceulx de leur religion, d'ung exercice ou d'une tollérance beaucoup moindre et plus modérée qu'ilz ne l'avoient auparavant.
Et, touchant les choses d'Escoce, ce sont celles qui plus donnent de peur et de souspeçon à ceste princesse et à tout ce royaulme, et lesquelles elle voudroit, devant toutes aultres, accommoder à son repoz; dont sera bien difficille qu'on la puisse retenir de s'en mesler plus avant, possible, qu'elle ne debvroit. Toutesfoys j'ay mis et mettray toute la peyne, qu'il me sera possible, de luy représenter tousjours là dessus l'infraction des traictés, qui est chose qu'elle monstre en toute sorte de vouloir éviter. Elle demeure encores en cella de ne nous vouloir octroyer ny refuzer le passeport du Sr de Vérac, et les mesmes difficultés faict elle à milord de Leviston et au Sr de Molins; et néantmoins il faudra que bientost elle se résolve ou à l'ung ou à l'aultre, et possible n'aura elle avec tant de facillité rengé cependant les choses par dellà comme elle l'a espéré. Sur ce, etc.
Ce VIe jour d'apvril 1573.