CCCXIe DÉPESCHE

—du XIIIe jour d'apvril 1573.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne.)

Audience.—Négociation du mariage.—Déclaration de la reine-mère qu'elle ne peut accorder à l'entrevue sans avoir une assurance, au moins secrète, qu'Élisabeth consent au mariage.—Persistance de la reine d'Angleterre dans sa proposition.—Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh.—Mémoire. Détails de l'audience sur les affaires générales.—Demande faite à Élisabeth de déclarer ses véritables intentions à l'égard du roi.—Assurance d'amitié de la part de la reine.—Affaires d'Écosse.—Déclaration d'Élisabeth qu'elle envoie des troupes en Écosse pour réduire Lislebourg.—Protestation de l'ambassadeur contre cette infraction au traité d'alliance.—Promesses qui lui sont faites par les seigneurs du conseil.

A la Royne

Madame, estant adverty que ceste princesse ne se trouvoit assez satisfaicte d'aulcunes choses, que le Sr de Vualsingam luy avoit escriptes, de la dernyère audience que luy aviez donnée à Fontènebleau, j'ay voulu voyr si, en ne m'esloignant poinct de la teneur de vostre lettre, du XXIXe de mars, je luy pourrois en quelque si honneste façon réciter ce que m'escripviez, de la dicte audience, qu'elle s'en peût contanter; mais, encor qu'elle ayt bien prins la pluspart de ce que je luy ay dict, si a elle monstré néanlmoins de santir bien fort celle portion où il luy semble qu'elle demeure refuzée.

Mon parler a esté que, devant toutes choses, Vostre Majesté me commandoit de la saluer de voz meilleures et plus cordialles recommandations, et que le Roy, vostre filz, et Vous, aviez receu, de la meilleure et plus inthime affection de vostre cueur, ce que son ambassadeur vous avoit déduict, de l'intention d'elle vers le propos de Monseigneur le Duc; qui ne vouliez faillir de la remercyer infinyement de la faveur qu'elle portoit au dict propos, et de ce qu'elle ne rejectoit l'instance que le Roy, son frère, et Vostre Majesté, qui estiez sa mère, luy faysiez pour luy; et que le dict Sr de Walsingam vous avoit commancé son récit par celluy que j'avoys faict icy à elle, après le retour du comte de Wourcester, et vous avoit dict que, si l'entrevue se faisoit, il auroit espérance que la résolution de l'affère s'ensuyvroit, et que le poinct de la religion seroit accordé; duquel, s'estant, puis après, mis à discourir, il avoit dict que le desir d'elle seroit que Monseigneur le Duc se contentât de la liberté de conscience, sans avoyr aulcun exercice, privé ny externe, de sa religion en ce royaulme: ce qui vous avoit mis en peyne; et néantmoins aviez promptement esclarcy le dict Sr de Walsingam de la volonté du Roy et vostre: c'est que vous offriez, avec le plus d'honneur et de respect que vous pouviez, Monseigneur le Duc à la dicte Dame, et avecques luy vous mesmes, et toutz les moyens et commodictés de vostre couronne, et la priez, de la plus pure et droicte affection qui fût en vostre âme, qu'elle le voulût accepter comme entièrement sien, et qu'il se viendroit mettre en sa possession, toutes les foys qu'elle vouldroit, en ce qu'elle voulût avoyr esgard aulx choses qui pouvoient estre de l'honneur du Roy et vostre, et de celluy de vostre couronne, et de la réputation de vostre filz en cest endroict; qui, proposiez bien, toutz troys, de ne rechercher jamais d'elle, sinon ce qui seroit pour l'honneur sien, sa grandeur, sa satisfaction, et son perpétuel contantement et repoz, et que vous la priez aussy que, de sa part, elle fît en sorte que n'eussiez à sentir ny regret, ny offance, de vostre honneste pourchas;

Que, quand à la religion, le Roy et Vous, vous estiez restreincts, et aviez faict restreindre avecques vous ceulx de vostre conseil, au plus extrême poinct qui se pouvoit requérir en cella, qui estoit d'avoyr l'exercice en privé, à huys clos, l'huyssier à la porte; ce que si elle n'octroyoit, c'estoit, à bon esciant, couper du tout le propos, et monstrer que non à la religion, mais à la volonté, estoit tout l'empeschement;

Au regard de l'entrevue, que Voz Majestez ne la luy vouloient aulcunement refuser, et permettriez très volontiers à Monseigneur le Duc qu'il se satisfît soy mesmes du grand desir qu'il avoit de la voyr, aussytost qu'il pourroit apparoir de quelque seureté; que ce n'estoit pour le refuser, ains pour accepter les vertueux et généreulx desirs qui le faysoient aspirer à ses bonnes grâces, que son intention estoit qu'il vînt par deçà; et que vous vous contanteriez qu'elle vous en baillât l'assurance en telle et si secrette façon qu'elle voudroit, par articles signés entre Voz Majestez seulement, ou par une lettre qu'elle pourroit respondre à celles que Voz Majestez, à cest effect, luy en escriproient; et qu'elle pouvoit considérer que, oultre l'opinyon qu'on pourroit prendre que Voz Majestez fussent mal fondées en leurs consciences, et réputassent Monseigneur le Duc de l'estre mesmes, et peu révérantz toutz troys à Dieu, si l'envoyez doubteux et incertein de pouvoir avoyr sa religion par deçà, il y couroit encores le hazard du refus, lequel engendreroit ung perpétuel crèvecueur à luy et ung regret par trop grand à Voz Majestez, de luy avoyr veu recepvoyr ceste honte et ce déplaysir;

Que vous confessiez bien que la grandeur d'elle et ses excellantes perfections méritoient bien que Monseigneur le Duc et ceulx qui pourchassoient pour luy la vinssent rechercher, et luy déférassent toutz les advantages qu'il seroit possible, et qu'elle le peût avoyr agréable, si elle le debvoit espouser, et, possible aussy, que luy, de son costé, monstrât qu'il se complésoit d'elle, parce que nul mariage peût estre bon sans correspondance d'amityé; mais que, pour le regard du premier, Voz Majestez y vouloient entièrement satisfère, aussytost qu'il vous pourroit apparoir quelque peu de seureté, et ne faudriez de fère incontinent passer Monseigneur le Duc, accompaigné des plus solennels ambassadeurs que vous pourriez, vers elle, pour la requérir et pour traicter du mariage, comme si jamays n'en eut esté parlé; quand à luy estre Monseigneur le Duc agréable, que vous espériez et vous assuriez fort qu'il le seroit, si prince desoubz le ciel le pouvoit estre; car il estoit bien nay, d'une très belle disposition et taille, et aultant accomply en excellentes et vertueuses qualités qu'il se pouvoit desirer; et, quand à se complère luy d'elle, elle mettoit en plusieurs sortes ce poinct hors de tout doubte, oultre qu'elle auroit les promesses de Voz Majestez et la sienne, et luy mesmes entre ses meins, dont ne tenoit plus qu'à elle seule qu'elle ne se rendît tout maintenant dame et mestresse de ce grand bien.