(Envoyée jusques à Calais par le Sr Christofle Dumont.)

Nouvelles de la Rochelle.—Reprise du commerce entre l'Angleterre et l'Espagne.—Conférence de l'ambassadeur et de Burleigh sur les affaires d'Écosse.—Fausse nouvelle de la prise de Lislebourg.

Au Roy.

Sire, de tant que le comte de Montgommery faict son embarquement à plus de cent soixante dix mil d'icy, et que celluy, que j'ay envoyé pour le recognoistre, ne revient poinct, ains m'a l'on dict qu'il a esté découvert et qu'on l'a arresté; et que le dict de Montgommery a envoyé se pleindre que je descouvrois beaucoup de ses affères, et les luy traversoys, qui creignoit que ce fût par le moyen du jeune Sr de Pardaillan, l'on m'a observé, et toutz les miens, beaucoup de plus près qu'on ne souloit. Dont ne vous puis mander, pour ceste heure, Sire, sinon la confirmation de ce qu'en avez veu par mes précédantes, du XIIIe de ce moys, auxquelles je vous supplie très humblement adjouxter foy. Et vous diray davantage que j'ay sceu que quelques ungs de la Rochelle, lesquelz s'institulent mayre, juratz et payrs de la ville, ont escript une lettre, du XVIe de mars, au dict de Montgommery, par laquelle ilz luy mandent que le Sr de La Noue, avec quelques aultres, les ont layssés, de quoy ilz sont fort ayses, pour ce qu'ilz ne pouvoient vivre sans quelque souspeçon de luy, puisqu'il avoit passé par la court, non qu'il ne se fût porté en fort vaillant gentilhomme et en homme de bien, tant qu'il avoit esté avec eulx.

Au surplus, Sire, les articles de l'ouverture du commerce pour deux ans, entre les pays du Roy d'Espaigne et l'Angleterre, sont passés, et le duc d'Alve les a signés pour le Roy Catholique et milord trézorier pour la Royne sa Mestresse; à laquelle le dict Roy Catholique a mandé, de sa mein, qu'il vouloit de bon cueur que les choses passassent à l'honneur et advantage d'elle, comme de celle de qui, pour beaucoup de respectz, il desiroit conserver l'amityé; et elle luy a pareillement escript, de sa mein, qu'elle luy vouloit defférer le semblable, comme à celluy par qui elle recognoissoit que la vye et l'estat luy avoient esté conservés.

Le Sr de Vérac et moy avons obtenu qu'il puisse dépescher, par la poste, son homme devers le comte de Morthon, en Escoce, pour aller quérir son passeport, affin de continuer son voyage, s'il le luy envoye, ou bien s'en retourner, s'il le luy refuze. Milord trézorier, quand je luy ay débatu que sa Mestresse ne pouvoit, sans enfreindre les traictés, envoyer des forces en Escoce, m'a dict qu'il ne falloit que Vostre Majesté eût opinyon qu'elle voulût entreprendre, ny en Escoce, ny en nulle part du monde, chose aulcune que pour la seule nécessité de sa seureté et pour le repos de son estat; et que, si elle pouvoit avoyr ces deux poinctz, avec vostre amityé, ne falloit doubter qu'elle ne vous gardât invyolablement la sienne avec aultant d'affection comme pour sa propre vye; mais que les choses luy estoient, en cest endroict, fort suspectes; dont voudroit, à ceste heure que ceulx de la noblesse du pays se trouvoient aulcunement unis à l'obéyssance du jeune Roy, que, à l'occasion du chasteau de Lillebourg et de ceulx qui sont dedans, l'on ne retournât plus aulx armes, et que pourtant le cappitaine Granges, milord de Humes et le Sr de Ledington, qui seuls maintenant excitoient le trouble, se voulussent contanter des seuretés qu'on leur vouloit bailler, toutes semblables à celles que le duc, le comte de Honteley et les principaulx, qui avoient suivy le party de la Royne d'Escoce, avoient prins pour eulx mesmes; et qu'ilz voulussent libérallement rendre le chasteau pour estre miz ez meins du comte de Rothes, ainsy que les Estatz du pays l'avoient ordonné; et qu'il tardoit à la Royne, sa Mestresse, que milord de Humes se fût rengé à l'obéyssance du dict jeune Roy, affin de luy rendre incontinent son chasteau, lequel elle avoit tout à plat refusé à ceste occasion au susdict de Morthon, affin de n'en frustrer le propriétayre, bien qu'elle n'eût promis de le rendre sinon en général aulx Escouçoys; et que le dict de Morthon s'estoit monstré fort modéré en cest accord de l'Escoce, car avoit rendu toutz les biens et estats qu'il tenoit, et le duc et ses enfants avoient recouvert leurs terres et les abbayes d'Arbret et de Peselay, et pareillement l'estat de chancellier avoit esté baillé au comte d'Arguil, et celluy d'admiral à ung aultre; et le comte de Honteley et luy estoient, à présent, grandz amys; qu'il me vouloit bien advertyr néantmoins de deux choses: l'une, qu'il avoit esté faict ung acte de parlement entre les Escouçoys pour requérir la Royne, sa Mestresse, de les recevoir en ligue avec elle, pour la deffance de leur commune religion, contre toutz ceulx qui se voudroient monstrer ennemys d'icelle; l'aultre, que madame de Levisthon avoit esté faicte prisonnyère, à cause d'une lettre de créance qu'elle avoit escripte à la comtesse de Mar; dont celluy qui la portoit avoit esté prins, et déposoit que c'estoit pour pratiquer, avec elle et avec Me Alexandre Asquin, de transporter le jeune Roy en France; et que, si Vostre Majesté avoit prins quelque souspeçon de la Royne, sa Mestresse, par les appretz du comte de Montgommory par deçà, et pour voyr retirer les marchandz anglois hors de France, et pour vouloir envoyer quelque secours aulx Estatz d'Escoce, qui le demandent, qu'elle avoit plus d'occasion de se craindre des dellibérations de Vostre Majesté parce qu'elles tendoient à la ruyne d'elle, estant mesmement guydées par les ennemys de sa couronne, là où elle ne prétandoit, par toutes ses entreprinses, qu'à se conserver.

A quoy j'ay respondu fort court que nulle sorte de nouvelle ligue se pouvoit fère en Escoce, ny envoyer des forces dans le pays, sans contrevenir aulx traictés, et que c'estoit la Royne, sa Mestresse, qui tâchoit d'avoyr le Prince entre ses meins; mais que si, pour se mectre hors de toutes ces difficultés, elle vouloit s'esclarcyr avec Vostre Majesté du faict du chasteau de Lillebourg, et du dict Prince, et de l'entière paix du pays, et de toutes aultres choses qu'aviez à desmeller ensemble, que vous seriez prest de le fère. Ce qu'il a trouvé fort bon, mais je creins que, pour cella, le dict secours pour l'Escoce ne sera suspendu, tant ceulx cy ont à cueur la reddition du chasteau de Lillebourg, laquelle ilz font, à toute heure, presser davantage. Et sur ce, etc.

Ce XVIIe jour d'apvril 1573.

Ainsy que je signois la présante, l'on m'est venu dire qu'ung courrier arrivoit d'Escoce, qui disoit que le chasteau de Lillebourg s'étoit rendu par composition à l'obéyssance du jeune Roy. J'entendray mieulx comme il en va: car, dès hier, on m'avoit bien dict que le comte de Rothes avoit esté dedans, mais non rien davantage.

CCCXIIIe DÉPESCHE