Au Roy.

Sire, ainsy que Jacques, le courrier, est arrivé avec les lettres de Vostre Majesté, du XXIIIe du passé, j'estois tout prest d'aller trouver ceste princesse sur l'occasion de vostre précédante dépesche, du XXIe auparavant; et m'a semblé que je ne debvois, pour les segondes lettres, changer rien de ce que j'avoys à dire à la dicte Dame sur les premières, estant mesmement bien adverty qu'elle, et ceulx de son conseil, ne sçavoient comment prendre le contremandement de monsieur de Walsingam; et que, d'ailleurs, l'on leur faysoit accroyre que Monsieur, frère de Vostre Majesté, avoit perdu presque toute la noblesse, qu'il avoit avecques luy, en ung assault qu'il avoit faict donner à la Rochelle, le VIIe du dict moys: qui estoient deux choses, dont l'une pouvoit beaucoup irriter la dicte Dame, et l'aultre l'animer à quelque entreprinse. A l'occasion de quoy j'ay été trouver la dicte Dame, à laquelle j'ay tenu le propos que verrez dans un mémoire à part.

Il y a plus de trois moys, Sire, que, jour par jour, je vous ay adverty comme cette entreprise du comte de Montgommery s'apprétoit; et vous ay faict sa flotte, et son armement, ung peu plus grandz et plus fortz qu'ilz ne sont, et que, entre le XIIIIe et XXe d'avril, il se présenteroit devant la Rochelle, dont j'espère qu'il n'aura trouvé à y gaigner que force coups et beaucoup de honte. Il luy arryvera encores dix ou douze petitz vaysseaulx, car son nombre, ainsy qu'on m'a rapporté, estoit de soixante et deux, et que, en tout, il y avoit quelque équippage de guerre, mais n'en y avoit que XXII ou XXIII qui fussent de combat, ny d'iceulx sinon cinq ou six qui fussent pour fère grand effort. Et pour le présent, ceste princesse ne faict aulcun aultre préparatif, par mer ny par terre, sauf qu'elle persévère, ainsy que je suis bien adverty, et son parler ne le contredict poinct, de vouloir mander au comte de Morthon le secours qu'elle luy a promis. Et j'entendz que à Barvic s'espéroient, ces jours passés, quelques seigneurs d'Escoce pour ostages et respondantz des canons et monitions qu'on luy envoyera. Si le dict de Montgommery est repoulsé, il y a grande aparance que ceulx cy ne remueront rien plus vers la France, mais, s'il luy succède bien, je creins assez qu'ilz se layssent facillement tirer à y fère quelque entreprinse davantage. Et sur ce, etc. Ce 1er jour de may 1573.

MÉMOIRE.

Sire, j'ay dict à la Royne d'Angleterre que, par vostre dépesche du XXIe du passé, Vostre Majesté me commandoit de fère deux offices vers elle: l'ung, de luy donner compte d'aulcunes choses, et l'aultre, de luy fère pleincte de quelques aultres, et que, en l'une et en l'aultre, Vostre Majesté monstroit une si expresse signiffication d'amityé et de bienveillance vers elle, que je m'assurois qu'elle prendroit le tout de fort bonne part. Et là dessus je luy ay particullarisé le contantement que ses deux ambassadeurs, l'ung prenant son congé, et l'autre entrant en sa charge, vous avoient toutz deux donné des bons et honnorables propos qu'ilz vous avoient tenus, touchant l'observance des traictés et la continuation de la ligue; et que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, leur aviez bien faict cognoistre que, en tout tant de princes qu'il y avoit au monde, elle ne trouveroit jamays tant de bonne correspondance comme en vous et en ceulx de vostre couronne: car vostre naturel estoit, encor que nul proufit vous deût jamays revenir de son amityé, de l'aymer tousjours néantmoins parfaictement, et que vous ne cesseriez de luy vouloir toutjour beaucoup de bien jusques à ce que vous apercevriez, à bon esciant, qu'elle vous voulût beaucoup de mal;

Et me commandiez aussy de luy compter comme vous espériez de brief la réduction de la Rochelle, vous ayant Monsieur escript qu'il estoit dellibéré, après ce premier assault[18], lequel ne luy avoit du tout bien succédé, (et auquel, à la vérité, il avoit fait perte de quelques ungs, mais non en grand nombre, ny de gens de nom, sinon le jeune Sr de Clermont Tallard et le cappitaine Causeings,) d'y fère ung segond effort si bon et si grand, et presser si vifvement les assiégés qu'il en viendroit bientost à bout; et que Vostre Majesté luy avoit envoyé les Suysses qui pouvoient estre desjà arrivez au camp.

Et luy ay, après cella, touché quelque mot de l'accord des Vénitiens avecques le Turcq, pour luy fère voyr qu'elle avoit esté mal persuadée de croyre que fussiez intervenu en aulcun marché, au préjudice d'elle, dans la ligue qu'ilz avoient faicte avecques le Roy d'Espaigne et le Pape. Puis, luy ayant récité l'accidant du vaysseau angloys qui avoit esté combatu et mené à Fescamp, et l'ordre que Vostre Majesté avoit donné de le fère dellivrer et de satisfère à tout le dommage qu'il avait souffert, et que, jusques à ung poil, vous vouliez exactement observer le traicté de la ligue, j'ay finy en cest endroict mon premier propos.

Et suis venu au segond, de la pleincte: sur lequel je luy ay dict que je me trouvois en peyne comme bien uzer sur tout ce que me commandiés de luy en dire, car m'appelliés à tesmoing, et je vouloys bien rendre ce tesmoignage à Vostre Majesté et à la Royne vostre mère, que, en tout ce que j'avoys jamays cogneu de vostre intention vers la dicte Dame, toutz deux l'aviez eue très bonne et droicte, et fondée en une perdurable amityé vers elle; mais que je ne sçavois par quel accidant elle ne s'estoit jamays entretenue ung moys entier, sans entrer en quelque souspeçon ou meffiance de Voz Majestez: ce qui avoit engardé et engardoit encores que, de son costé, ne se peût former une si assurée intelligence, entre vous et voz deux royaulmes, comme Voz Majestez Très Chrestiennes, et, possible, elle mesmes, le desireroient, et qu'elle vous avoit mis à ne sçavoyr que espérer de son intention;

De tant que, en lieu de vous secourir sellon le traicté, et sellon son sèrement, et sellon la promesse qu'elle vous en avoit faicte de sa mein, vous voyez maintenant aller de son royaulme le secours à voz ennemys; et, en lieu de procurer conjoinctement, par voz communs ambassadeurs, la paix en Escoce, elle engardoit que celuy de Vostre Majesté n'y peût passer, et envoyoit des forces au dict pays, quand elle les debvoit dans quarante jours retirer, si elle en y avoit, ainsy qu'elle avoit juré de le fère; et, touchant le propos de Monseigneur le Duc, qu'elle avoit monstré de ne prendre de bonne part la bonne et vertueuse responce que la Royne, vostre mère, avoit faicte au Sr de Walsingam. Qui estoient trois inconvénientz que Voz Majestez Très Chrestiennes avoient imaginé que pouvoient procéder de ce que la dicte Dame n'estoit parfaitement bien informée de vostre intention, et comme véritablement vous l'aviez bonne et entière vers elle, ny pareillement de celle de Monseigneur le Duc, lequel vous avoit supplyé, par ses lettres, d'en esclarcir Mr de Walsingam, premier qu'il s'en retournât.

Sur quoy Vostre Majesté avoit bien voulu, pour ces troys occasions, mander au dict Sr de Walsingam, et pareillement au Sr docteur Dayl, de vous venir toutz deux retrouver, encor qu'il eût desjà prins congé. Et cepandant vous estoit arrivé la nouvelle comme le comte de Montgommery estoit venu, avec cinquante vaysseaulx, mouiller l'ancre à la portée du canon de vostre armée de mer devant la Rochelle, le XIXe du passé, à quatre heures du soyr, chose de quoy Monsieur ne s'estoit mis en peyne, car avoit pourveu que le dict de Montgommery n'en peût rapporter que honte et dommage; néantmoins que cella vous venoit à regret d'entendre que la Primeroze, et aultres vaysseaulx de la dicte Dame, et ceulx de Hacquens, et autres de ses subjectz, fussent en la flote, et eussent incontinent arboré les enseignes et les croix rouges, comme si elle vous eût dénoncé la guerre. De quoy, à mon advis, Vostre Majesté feroit une fort grande pleincte à ses ambassadeurs, et je la suppliois aussy de me dire qu'est ce que j'avoys à vous y respondre.