La dicte Dame, se trouvant pour une partie du propos en assez de satisfaction, et en beaucoup de perplexité pour l'autre, m'a dict qu'elle vouloit joindre son contantement à celluy que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviez prins des propos qu'elle avoit commandé à ses ambassadeurs de vous tenir, et qu'elle vous confirmoit de rechef fort fermement tout ce qu'ilz vous avoient dict, de la persévérance de son amityé et de l'observance du traicté, et que vous ne verriez jamais rien sortir de son costé, d'où vous n'eussiez occasion de luy continuer à jamays vostre perpétuelle bienvueillance; qu'elle souhaytoit ung si bon succès à Monsieur, frère de Vostre Majesté, qu'il vous peût en brief recouvrer l'obéyssance de ceulx de la Rochelle, et leur fère voyr à eulx que vous leur vouliez estre prince débonnayre et clément, et qu'elle regrettoit bien fort que vous fussiez en ceste nécessité, de fère combatre ainsy voz subjectz les ungs contre les aultres, avec une si grande perte comme elle avoit entendu, en ce dernier assault, des meilleurs et plus vaillantz de vostre royaulme; dont desiroit que Vostre Majesté et la prudence de la Royne, vostre mère, y peussiez trouver quelque bon remède; qu'elle réputoit sages les Vénitiens, de s'estre mis en paix, bien creignoit que le Turc s'en prévalût davantage contre la Chrestienté, de quoy elle seroit marrye, mesmement s'il en advenoit quelque dommage à l'Empereur, et qu'à la vérité elle avoit eu occasion de tenir jusques icy assez suspecte la ligue qui avoit esté faicte pour ceste guerre, dont verroit, à ceste heure, ce qui en succèderoit; et qu'elle vous remercyoit grandement du soing, qu'aviez eu, de pourvoyr au faict de ce vaysseau anglois qui avoit esté mené à Fescamp; et qu'elle, de son costé, continueroit de pourvoir aussy à la conservation et indempnité de voz subjectz, aultant qu'il luy seroit possible:
Et, quand aulx troys chefz de pleincte que je luy avoys déduictz, elle s'assuroit fort, pour le regard des deux premiers, que ses ambassadeurs vous y avoient très amplement satisfaict, si ses lettres là dessus n'avoient esté perdues, et qu'elle prenoit, sur l'obligation de sa conscience et de la foy qu'elle avoit à Dieu, de ne préjudicier, ny du costé de France, ny du costé d'Escoce, de la largeur d'une ongle, à la teneur du traicté et de la ligue qu'elle avoit avec Vostre Majesté; et que, si la creincte de Dieu et l'escrupulle de son sèrement, et l'amityé qu'elle porte aux princes ses voysins, n'eussent esté trop plus grandes, que les moyens et occasions de s'agrandir et de s'accroistre ne luy ont deffally, et pourroit estre comptée aujourdhuy au reng des plus grandz conquéreurs;
Dont ne doubtoit que, pour vostre regard, Sire, vous ne l'eussiez bien cognu, et que ne la réputissiez pour vostre parfaictement bonne seur, dont ne desiroit sinon que, si ung semblable accidant, d'avanture, luy survenoit, qu'elle vous y peût expérimanter de mesmes son bon frère; que les jalousies ne deffailloient jamays à ceulx qui avoient à garder quelque estat, et qu'elle, qui n'avoit ny mary, ny lignée, ny aparant successeur, debvoit estre plus jalouse que nul autre du sien, mesmement qu'elle sçavoit que Vostre Majesté faysoit divers fondementz sur elle et sur la Royne d'Escoce, pour vous apuyer des deux costez, et garder, en tout évènement, l'intelligence de ce royaulme; mais c'estoit en vain, car ceulx de ce royaulme mettroient plustost en pièces la Royne d'Écosse que de la laisser régner sur eulx après elle:
Qu'elle avoit beaucoup d'obligation à Voz Majestez, et à Monseigneur le Duc, pour vostre persévérance au propos du mariage, lequel sembloit néantmoins que l'aviez voulu terminer et finir par vostre dernière responce, et que si, pour les troys occasions susdictes, vous aviez contremandé le dict Sr de Walsingam, elle desiroit qu'il vous y peût bien satisfère.
Au regard de l'arrivée du comte de Montgommery à la Rochelle, et de toutes ces choses que, par une partie de vostre lettre, laquelle je luy avoys leue, Vostre Majesté me commandoit de luy remonstrer, elle me promettoit et juroit, en foy et parolle de princesse chrestienne et véritable, que, en toute sa flote, il n'y avoit ung seul homme, ny ung seul vaysseau, ny pour ung escu d'aulcune sorte d'armement, qui fût provenu d'elle, ny de sa permission ou commandement; et que la Primeroze, plus d'ung an a, n'estoit du nombre de ses vaysseaulx, et qu'elle ne pensoit qu'ung seul gentilhomme angloys, si n'estoit, possible, son beau filz, fût avecques le dict de Montgommery; et qu'il avoit esté contreinct de ramasser ce qu'il avoit peu, de vaysseaulx et d'hommes, françoys et flammantz, pour exécuter son entreprinse; et qu'elle avoit veu des lettres que le dict de Montgommery avoit escriptes à quelques ungs de sa court, par où il se pleignoit amèrement d'avoyr esté mal traicté et fort trompé des Angloys; et, quand avoyr arboré les croix rouges, ce n'estoit chose que les navyres marchandz n'eussent accoustumé de fère en temps suspect; par ainsy qu'elle vous prioit de croyre que, en tout cella, il n'y avoit rien de sa coulpe, et que Vostre Majesté trouveroit estre véritable ce que son ambassadeur avoit eu charge de vous en dire.
Je n'ay manqué de réplicquer, par le menu, à chacun poinct de son dire, et à toutes ces souspeçons; et luy ay dict, sur ce dernier, que vous la priez bien fort qu'elle mesmes voulût juger en son cueur si ung prince pouvoit estre si peu sensible que, en l'offançant, et luy faysant beaucoup de mal, l'on peût retenir et conserver son amityé.
Elle est retournée, là dessus, à me parler en si expéciaulx termes de sa bonne intention, et de la certayne et indubitable bonne affection qu'elle avoit à Voz Majestez et à la conservation de vostre grandeur, et m'a tant conjuré de vous escripre de bonne sorte ce qu'elle m'avoit dict de sa justiffication en cest endroict, qu'elle a bien monstré de ne me vouloir renvoyer malcontant.
CCCXVIe DÉPESCHE
—du VIIIe jour de may 1573.—
(Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)