DISCOURS ENVOYÉ DE LA ROCHELLE
Ayant la bonté et providence de Dieu, avec une assistance manifeste et soing paternel, retiré, comme chacun a sceu, Mr. le prince de Condé et Mr. l'Admiral du péril et extrême dangier presque inévitable de leurs vyes, auquel ilz estoient à Noyers et Tanlay, les a guidés et conduictz jusques à la Rochelle, d'ung boult du royaulme à l'aultre, sans aucun mal ni dangier, ensemble leurs femmes et enfans, et jusques aulx breceaux et norrices, avec fort petit train, et à grandes journées, et par guays difficiles et dangereux, et par chemins et villaiges esgarés, incommodes et peu logeables. Puis après, continuant sa bonté et faveur à l'endroict de Mr. Dandellot qui estoit en Bretaigne, luy a assisté tellement que, encores qu'il fût poursuyvy par les Srs. de Montpensier et de Martigues, accompaignés de grandes forces de gens de pied et de cheval, pour l'empescher de s'aller joindre au dict Sr. Prince, il ne layssa néantmoins de passer, contre toute espérance, avec ses trouppes la rivière de Loyre, à leur veue, par un guay qui n'avoit jamais esté remarqué ny visité par les habitans mesmes du pays.
Ceste mesme faveur de Dieu s'est veue aussi au passaige de la Royne de Navarre et de Mr. le Prince, son filz, qui ont traversé tout le pays de Gascoigne, passé la Garonne et Dordoigne, et aultres rivières, gayz et destroictz périlleux, quoy qu'ilz eussent sur les bras les Srs. de Monluc, Tarride, d'Escars et Losse, avec grandz forces, sans avoir néantmoins peu estre empeschez.
Le mesme aussi s'est veu au passaige de Mr. d'Assier qui a cheminé avec ses trouppes par tout le pays de Dauphiné, de Languedoc et de Gascoigne, pour venir trouver les dicts sieurs Princes, au veu et sceu du Sr. de Joyeuse qui avoit charge expresse de l'empescher.
En sorte que, malgré les ennemys des dicts sieurs Princes, ilz ont receuilliz et amassés, de tous les coings de ce royaulme, jusques au nombre de 25 mille harquebouziers et 5 à 6 mille chevaulx, quelque bon ordre que les dicts ennemys eussent donné à tous leurs portz, pontz, destroictz et passaiges, et qu'ilz eussent leur armée toute preste, il y avoit quatre moys; de laquelle ilz n'ont encores, grâces à Dieu, peu endommaiger les dicts sieurs Princes ny empescher seulement qu'ilz n'ayent prins les villes de St Messant, Nyort, Fontenay, Coignac, Xainctes, St Jean d'Angely, Angoulesme, Pons, Bourg, Taillebourg et Tallemont; aucunes par composition, autres par force, encores que cella se soit faict à leur veue, sinon que les dicts sieurs Princes, estans au siège devant la ville de Pons, eurent advertissement que le dict Sr. d'Assier estoit arrivé avec ses trouppes à Aubeterre, et que les ennemys avoient surprins le cappitaine Mouvans et le cappitaine Pierregourdes à leurs logis, et qu'ilz les avoient deffaictz et quelque nombre de leurs soldatz. Ce qui fut cause que les dicts sieurs Princes, craignans quelque plus grand désastre, [se portèrent] avec leurs armées, vers le dict lieu d'Aubeterre, en intention de combattre leurs ennemys s'ilz se présentoient; lesquelz deslogèrent incontinent qu'ilz eurent novelles de la venue des dicts sieurs Princes. Et, par ce qu'on entendoit qu'ilz prenoient le chemin de Poictiers, il fut résolu de les devancer, s'il estoit possible, aulx plus grandes journées qu'on pourroit, et sercher tous moyens de les faire venir au combat; en quoy on usa de telle dilligence que, le iiȷe jour, on s'aprocha si près d'eulx que, là où l'avantgarde des ditcs sieurs Princes logeoit, les ennemys en estoient deslogés peu auparavant, et y trouvoit on assés souvant de leur pain de munition et de leurs bagaiges; de sorte que, se voyants suyviz de si près, ilz furent contraintz de faire leur retraicte à Chastellerault et ez environs, où ilz se retranchèrent avec leur artillerye, et y trouvarent Monsieur, frère du Roy, avec novelles forces.
Et d'aultant qu'il fut rapporté par les gentilshommes, qui avoient esté envoyés pour les recognoistre de prez, que les advenues estoient si facheuzes et difficiles que ce eust esté mal à propoz, et sans rayson, de les assaillir dedans ung camp qu'ilz avoient fortiffié de trenchées, et bien pourveu et muny d'artillerye, qui battoit tellement les dictes advenues qu'il eust esté inpossible de se mectre en batailhe, sans estre par trop offencés, il fut résolu de se présenter seulement à la vue de leur armée pour veoir s'ilz vouloient sortir de leur fort; ce que fut faict par le dict sieur Admyral, avec son avantgarde, laquelle il tint en bataille, ung jour, entier, sur ung hault; duquel on descouvroit la dicte ville de Chastellerault, sans que les dicts ennemys fissent aucune contenance de vouloir paroistre. Pour ceste cause, on advisa, pour les attirer hors de leur dict fort, et en lieu où les dicts Princes les peussent combattre, de faire acheminer l'armée vers Myrebaloys, qui est un pays fort bon et fertil, dont les dicts ennemys tyroient la plus grande commodité de vivres, et où les dicts sieurs Princes pourroient plus aysément fère vivre leur armée, en incommodant celle de leur ennemy. En tirant vers lequel pays, advint que les ennemis prindrent ung mesme rendés vous et mesme logis que l'armée des dicts sieurs Princes, et que monsieur l'Admyral, s'aprochant avec Mr. Dandellot, son frère, de leurs logis, accompaignés de quatre à cinq cens chevaulx au plus, descouvrirent les ennemys, qui avoient toute la cavallerye de leur avantgarde jusques au nombre de deux mille chevaulx; de façon que le dit sieur Admiral manda incontinent, de toutes partz, pour fère marcher vers luy toutes les trouppes tant de la bataille que de l'avantgarde, temporisant tousjours jusques à ce que les dicts sieurs Princes commancèrent à paroistre, avec leurs batailles et autres trouppes de l'avantgarde, qui donna quelque effroy aulx ennemys. Et lors, on commança à fère aprocher des dicts ennemys quelque nombre d'arquebouziers, et fut tiré, d'une part et d'aultre; mais pour ce que c'estoit sur l'entrée de la nuict, et que l'obscurité commançoyt desjà d'estre fort grande, la partie fut différée et remise au lendemain matin, que les dicts sieurs Princes, avec toute leur armée, commancèrent à marcher, dez l'aube du jour, droict au lieu où ilz avoient layssé les ennemys le seoir; et, s'apercevant, les dicts sieurs Princes, qu'ilz en estoient partiz, on feyt advancer quelques cornettes sur la piste de leurs dicts ennemys pour les suyvre et veoyr la roulte qu'ilz avoient prinse, et pour essayer encores de les trouver pour les combattre; ce que fut faict jusques à un villaige, nommé Sansay, où les Srs. de Guise, Martigues, Brissac, Thavanes, Sansac et plusieurs aultres avoient couché; qui ne furent pas des derniers à se retirer, et le plus tost qu'ilz peurent, layssant leurs bagaiges, qui ne valloit pas moins de deux cens mil escuz, et huict ou neuf vingtz chevaulx d'artillerye et quelques pouldres à canon.
De quoy estans advertys les dicts sieurs Princes, et que toute l'avantgarde des dicts ennemys s'en alloit en désordre et confuzion, et que Monsaleys, entre autres, avoit été miz en routte, et la plus part de sa compaignie thués et prisonniers, dont on a heu les cornettes et enseignes, commencèrent à marcher, le plus tost qu'ilz peurent, pour les accousuyvre; ce qu'ilz ne peurent fère plustost que à un villaige, nommé Jasseneuil, où les ennemys feirent leur retraicte, et dans lequel Monsieur, frère du Roy, s'estoit encores retranché et fortiffié avec l'artillerye, où les dicts sieurs Princes feirent attacquer une escarmouche, la plus gailharde qu'ayt esté faicte de mémoire d'homme, qui ne dura pas moins de quatre à cinq grandes heures; en laquelle il fut tiré, d'ung costé ou d'aultre, plus de quatre-vingtz mil coups d'arquebouzades, et trois cent trente sept coups d'artillerye de leur part seulement, d'aultant que celle des dicts sieurs Princes n'avoit esté ramenée du siège de Pons. Et se trouve, par la confession mesmes des ennemys, qu'ilz perdirent, à ceste escarmouche, cinq ou six cens soldatz et quinze ou sèze cappitaines, et, du costé du dict sieur Prince, il s'en trouve deux cens ou thués, ou blessés, tant y a qu'il fut escript à la Royne, par aucuns de ses confidans, qui sont au camp des ennemys, que jamais filz de France n'avoit esté en si grand dangier que Monsieur, frère du Roy, avoit esté durant trois jours et trois nuictz. Et, de faict, il est bien certain qu'à la dicte escarmouche l'infanterye des dicts sieurs Princes gaigna les trenchées, par deux ou trois foys, et qu'elle donna jusques à l'artillerye, et qu'il en y eust de thués jusques sur leurs pièces; mesmement qu'il y eust beaucoup de soldatz qui entrèrent jusques dans les maysons, où estoient les fortz des ennemys, dont ils rapportèrent des armes, et y beurent et mangèrent; ce que leur vint bien à propoz pour ce qu'il y avoit trois jours qu'ilz avoient faulte de vivres, et estoient néanmoins si patiens que l'envye et desir, qu'ilz avoient de combattre, leur faisoit oblyer la nécessité qu'ilz souffroient.
Ceste escarmouche estant cessée par le moyen de la nuict, les dicts sieurs Princes ordonnèrent, le lendemain au poinct du jour, qu'on retourneroit encores se présenter au dict lieu de Jasseneuil pour tenter encores si on pouvoit contraindre l'ennemy de combattre, ce que fut faict, sans que les ennemys pareussent que envyron de cent à six vingtz chevaulx, et si près de leur fort qu'il estoit inpossible de rien attacquer. Despuys, l'on eust novelles qu'ilz s'estoient retirez à Luzinan, et de là à Poictiers, ce qui feyt que les dicts sieurs Princes vindrent loger leur armée au pays de Myrebaloys, où ils trouvèrent grand quantité de pain de munition que l'ennemy avoit fait faire; et ayant eu adviz qu'il s'estoit venu loger à Auzances, qui est une lieue près de Poictiers, ilz dressèrent une entreprinse, qui a tellement réussy, que le dict sieur Admyral, avec mille chevaulx seulement, et deux mil harquebouziers, força les dicts ennemys dans le dict villaige d'Auzance, les contraignant d'abandonner un pont qui y estoit, et mectant toute l'armée à banderoutte, qui se retira à Poictiers en grand désordre et confuzion, et avec une perte de beaucoup de leurs gens et leurs dicts bagaiges.
Et, combien que les choses soyent passées de ceste façon, il y a toutesfoys une inpudence aux dicts ennemys, qui font courir des bruictz du tout contrères à la vérité, et jusques à fère des dépesches à la Court, par lesquelles ilz ozent bien mander qu'ilz font teste aus dicts sieurs Princes, quant, à tous propos, [ceux-cy] les mectent en fuyte, et qu'ils recherchent tous moyens de les tirer au combat, duquel les dicts sieurs Princes, voyant leurs dicts ennemys estre entièrement dégoustez à cause des mauvais succez, que les précédantes rencontres leur ont apporté, pour leur fère venir l'envye de combattre, et où ilz ne le vouldroient, coupper chemin aux inpostures et déguysemens, dont ilz ont accoustumé d'uzer, ont, ces derniers jours, attacqué et prins, à la veue des dicts ennemys et de leur dict camp, une ville et chateau, appartenant à ung des principaulx chefs de leur armée; bien que la dicte ville fût garnye d'hommes, d'artillerye et de toute autre espèce de munition, comme celluy à qui elle appartenoit en a heu bon loysir et moyens: la prinse de laquelle portera tesmoignage, de soy mesmes si clair et évident, du peu d'envye qu'ilz ont de combattre, qu'il ne sera plus en leur puyssance de déguiser les affères, comme ils ont faict cy devant.
Despuys, voyant les dicts sieurs Princes que, pour prinse de la dicte ville et chateau, ny pour occasion qu'on eust presentée aulx ennemys, il n'y avoit eu moyen de les fère venir au combat, et qu'il se tenoit tousjours dellà la rivierre du Clain, où ilz avoient esté réduictz à la route d'Auzance, ayant, oultre cella, une bonne rivière au devant d'eulx, et faict enfoncer tous les batteaux pour empescher qu'on ne peust faire quelque entreprinse contre eulx, faisant courir le bruict qu'ilz actendoient les forces que admenoit le Sr. de Joyeuse, qu'ilz disoient estre de six mille harquebouziers et de quinze cens chevaulx, avec lesquelz ils espéroient combattre l'armée des dicts sieurs Princes: cella fut cause que, pour leur donner tousjours novelle occasion de repasser la dicte rivière, et leur augmenter la volunté de combattre, les dicts sieurs Princes prindrent résolution de forcer encores, à leur veue, la ville de Saumur, qui est un passaige de la rivière de Loyre; de quoy les ennemys ne fauldroient d'entrer en jalouzie, et de se mectre en tout devoir d'empescher que les dicts sieurs Princes s'en saysissent; lesquelz pour ceste cause y feirent acheminer leur dicte armée, faysant loger leur infanterye dans l'ung des faulx bourgs; mais, comme la batterie estoit toute preste, on eust adviz que les dicts ennemys avoient repassé la rivière du Clain, faisant contenance de venir secourir Saumur, avec les forces du dict Sr. de Joyeuse, qui estoient arrivées deux ou trois jours auparavant; ce qui feyt que les dicts sieurs Princes levèrent incontinent le siège du dict Saumur, faisant rebrousser chemin à leur armée, droict à leurs ennemys, bien fort ayses d'entendre qu'il n'y avoit plus de rivière entre eulx et leurs dicts ennemys; lesquelz ils rencontrèrent devant la ville de Lodun, qu'ilz avoient desjà sommé de se rendre, pretz à se loger dans les faulx bourgs, où leurs logis estoient ordonnez; dont monsieur l'Admiral les deslogea, de sorte qu'ilz se retirèrent et campèrent aulx lieux et villaiges circonvoysins du dict Lodun.