Le lendemain, les deux armées s'affrontarent, estans leurs centinelles à cent pas l'une de l'autre, et feirent jouer l'artillerye d'une part et d'autre, se passant ainsy tout le jour, avecques quelques escarmouches légières seulement, combien que les ennemys fussent campés en lieux advantaigeux, comme font ordinairement ceulx qui les premiers choisissent la place, et qui pensoient aprocher l'armée des dicts sieurs Princes sans estre endommaigés; ce que les dicts sieurs Princes n'eussent peu fère. Toutes foys, s'ilz faisoient deux pas, l'armée des dicts sieurs Princes en faisoit quatre pour les joindre.
Deux jours après, les deux armées se retrouvarent encores aulx mesmes lieux, comme aussi feirent elles, le jour encores ensuyvant, sans que les dicts sieurs Princes les peussent attirer hors leur advantaige; de quoy on s'esmerveille bien fort, veu les bruictz qu'ilz faisoient courir qu'ilz se sentoient tellement renforcés des trouppes du dict Sr. de Joyeuse, qu'ilz estoient résoluz de ne départir, qu'ilz n'eussent combattu l'armée des dicts sieurs Princes; comme aussi, disoient ils qu'ils en avoient commandement exprès; ou qu'ilz ne les eussent, à tout le moins, contraincts de desloger; pour ce que de là deppendoit l'honneur de l'une et de l'aultre armée. Et, toutes foys, ceste volunté si fervente se réfroydit, comme il est aysé à juger par la retraicte qu'ilz firent soubdain une lieue loin de la place, qu'ilz avoient auparavant prinse, en mectant un ruysseau entre eulx et l'armée des dicts sieurs Princes; lesquelz non contantz de l'avantaige qu'ilz avoient gaigné sur nos dicts ennemys, pour les avoir faictz débusquer du lieu qu'ilz disoient avoir choysy pour combattre, les allarent attaquer à leur second logis, et ores qu'il fût advantaigeux pour leurs dicts ennemys, lesquelz avoient un ruysseau qui rendoit les aproches à eulx malaysées, si est ce que, à coups de canon et par le moyen des escarmouches qu'on leur donnoit à toute heure, on les contraignist, de rechef, d'abandonner icelluy second logis, et se retirer, mesmes Monsieur, frère du Roy, devers Chinon, et passer la rivierre de Vienne, layssant et abandonnant les mallades et beaucoup de leurs bagaiges et munitions. Quoy voyant, les dicts sieurs Princes ordonnèrent quelques trouppes de cavallerye et infanterye pour les suyvre, qui donnèrent sur un des logis des ennemys, où il y avoit sept enseignes, dont il en y eust quatre, qui furent mises en routte, et trois deffaictes entièrement, et leurs enseignes bruslées dans une mayson où partie des dicts soldats s'estoient retirez. Et despuys, les dicts sieurs Princes, voyans tous moyens de combattre leur estre tolluz et ostez, pour avoir une grande et forte rivière entre eulx, s'avysarent de fère cheminer leur armée vers Thouars et Montrubelay, tant pour l'eslargir et luy donner moyen, comme dict est, des vivres, dont elle a eu grande faulte, pendant cinq ou six jours, que pour costoyer tousjours les ennemys.
Voilà l'heureux succez qu'il a pleu à Dieu donner, jusques à ceste heure, aulx affères des dicts sieurs Princes, et le loyer et la récompence que ont receu les ennemys de leur prégidye[48] et desloyauté, laquelle est plus que suffizamment vériffiée par le contenu d'une bulle papalle, qui a esté poursuyvye par noz adversaires dez le mois de juing et juillet derniers, et expédiée à Rome dez le premier jour d'aoust ensuyvant; dont le dict pourchas convaincra tousjours évidemment de n'avoir eu jamais autre intention que de rompre et enfraindre la foy et seureté publicque, qui avoit esté promise et jurée, et encores plus la renunciation de l'éedict, qui s'en est ensuyvye bien tost après, que ce rapport[49] en substance à la dicte bulle, par lequel ilz révocquent tous les éedictz qui ont esté cy devant faitz en France, comme ayans esté faictz en assemblées les plus solempnelles qui ayent jamais esté faictes en ce royaume, mesmement l'éedict de janvier, où tous les princes et seigneurs du conseil, de l'une et l'aultre religion, et les plus grandz et notables personnaiges de toutes les courtz souveraines de ce royaulme, assistèrent, ayant, oultre cella, son fondement sur la réquisition des estatz. Et, affin de mectre hors de toute peyne ceulx de la religion de prouver qu'ilz n'ont jamais tendu que aboutir et anéantir la dicte religion, ilz déclairent, en termes exprès, par le mesmes éedict, que leur volunté et intention a tousjour esté telles, quelques mandemens, lettres patentes et déclarations qui ayent esté expédiées au contraire, et quelques grandes asseurances et parolles, que Sa Majesté ayt donné, tant à ses subjectz que aulx hommes estrangiers[50].
COPPIE D'UNE LETTRE ENVOYÉE DE LA ROCHELLE, QUI SEMBLE S'ADRESSER AU CONSEILLER CAVAIGNES.
Puis votre despart, nous n'avons faict que courir et assiéger villes et chasteaulx, et tout ce qu'avons entreprins est venu à souhait. Dieu grâces, encores pensons nous mieulx fère avec voz canons envoyés, avec les quelz nous aurons douze pièces grosses de batterie. Nostre camp est de 30 mille hommes, piétons, où il y a vingt cinq mille harquebouziers, et de sept à huict mille chevaulx, sans la trouppe de Montauban qui doibt venir. Par force ont esté prins St Jehan d'Angely, Nyort, Fontenay, Angolesme, Pons, Chaviny près Poictiers, Partenay, Champiny, Tallemont, Thouars, Loduin, Montrobelay près Sameur, Blaye, Aubeterre, Barbezieulx, Taillebourg, Xainctes, Mesle et plusieurs aultres villes comme Coignac, Chasteauneuf et autres par surprinse; brief, despuys la Garonne jusques à Loyre du costé de Sameur.
Quant aulx batailles et escarmouches, nous nous sommes aprochez de noz ennemys, par deux ou trois foys; en quelque place de bataille qu'ilz eussent à leur advantaige sceu choysir, ilz ont esté si bien bourrés qu'ilz n'ozent plus aprocher, nous sentant de loing comme le renard les cordes du piège. Au rencontre du Panpre, qui fut, il y a cinq sepmaines ou envyron, ils perdirent sept à huict cens hommes et près de deux cens mille escuz de bagaige, ou envyron, et se saulvèrent par les moyens des rivières qu'ilz ont accoustumées, partie dans Poictiers, les aultres à Luzinhan. Monsieur le prince de Condé a heu le chappeau de Strocy, monsieur l'Admyral la robbe de Brissac, Mr. le comte de Montgommery a les estrières et esperons de Mr. de Guyse; ung lacquay de monsieur l'Admyral a eu, pour sa part du butin, trente six pièces de vaisselle d'argent, appartenant au dict Sr. de Guyse: en somme, il n'y a homme qui ne soit enrichy.
Messieurs les Princes, pensant les faire venir au combat, attacquèrent, à leur veue et présence, la ville et chasteau de Champigny, appartenant au duc de Montpensier, [et] le chasteau de Chavinhy qui est au plus favory qu'ilz ayent en leur camp; mais ces bonnes gens ayment mieulx saulver leurs vies par bien fouyr que deffendre leurs villes ni chasteaulx, ny se présenter au combat, car ilz disent qu'il y faict dangereux. Suyvant la résolution qu'ilz feirent courir lors en leur camp, et qui a esté despuys bien suyvy, pour aymer mieulx hazarder leurs biens et leurs villes, pensant avoir quelque revenche, estant le dict sieur Prince près Sameur pour l'assiéger, ilz sommèrent la ville de Lodun, commançant d'en aprocher d'envyron ung quart de lieue avec leur artillerye pour y mectre le siège; de quoy advertys, les dicts sieurs Princes rebrosèrent chemin, et s'en vont droict à eulx, les contraignant lever le siège et recourir à leur remède accoustumé de passer la rivière, et vindrent sur les pontz de Schebin. Vray est qu'avant d'y venir deux centz de leurs gens y furent thués, et là, la nuict proche, y eust sept enseignes deffaictes.
Encores devant hyer la compaignie de Mr. Dyvoye surprint, aulx faulx bourgs du dict Schebin, et meict en pièces 60 ou 80 Suysses, les prévostz et archers de Monsieur, frère du Roy, qui estoit dans la dicte ville, et de là l'eaue eust l'allarme bien chault. Ce jourduy, l'on a receu novelles par deux gentishommes, qui sont arrivez de la part de Mr. le prince d'Orange et duc de Deux Ponts, qui ont layssé le dict sieur Prince à 27 lieues de Paris, avec 10 ou 12 mille reistres et quatre mille chevaulx françoys, et 16 à 17 mille hommes de pied, qui prend le chemin droict à Paris, duquel Mr. de Genliz mène l'avant garde. Le dict sieur de Deux Pontz marche, despuys le 10 de ce moys, pour s'aller joindre avec Mr. le prince d'Orange.
Il arriva hyer novelles, tant en nostre camp que à celluy des ennemys, que Mr. d'Aumalle a perdu 4 mille hommes, ayant esté contrainct par le dict prince d'Orange qui aprochoit au duc de Deux Pontz pour s'i joindre, se retirer de vistesse, avec deux mille hommes qui luy restent, dans la ville de Reins. L'on tient pour certain que Mr. de Guyse s'en va en poste trouver le Roy. L'on dict aussi que la plus part de leur camp s'en va devant Paris pour s'opposer aulx princes estrangiers; je croys que nous les suyvrons bien tost.