—du vıııe de mars 1569.—

(Envoyée par le Sr. de Sabran.)

Sommation faite au nom du roi de France, par l'ambassadeur, à la reine d'Angleterre, de se prononcer, dans le délai de quinze jours, pour la paix ou pour la guerre avec la France.—Réponse d'Élisabeth que, malgré le desir qu'elle a de maintenir la paix, elle doit en référer à son conseil.—Hésitation du conseil, qui se trouve à la fois menacé de la guerre avec la France et avec l'Espagne.—Après sept jours, déclaration est faite à l'ambassadeur, que l'Angleterre demeurera en paix avec la France.—Mémoire au roi sur les affaires de France, d'Espagne et d'Écosse.—Mémoire secret renfermant des détails particuliers sur la coalition des seigneurs d'Angleterre pour renverser sir William Cecil.—Remontrances présentées par l'ambassadeur au conseil, énumérant les actes d'hostilité que le roi de France a dû prendre pour une déclaration de guerre.—Plainte des marchands français établis en Angleterre contre diverses exactions.—Déclaration de paix et d'amitié faite par le conseil en réponse aux remontrances.

Au Roy.

Sire, m'ayant Vostre Magesté, par ses lettres du viiȷe, xiȷe et xiiiȷe du passé, baillé de quoy pouvoir largement tretter de paix ou de guerre avecques ceste Royne, je luy ay, par les mesmes termes de voz lettres, faict entendre que vous estiez très desireux de demeurer en l'ung et bien fort disposé de vous préparer à l'aultre, avec commémoration des bons déportemens, dont aviez uzé envers elle pour la continuation de ce qui estoit le meilleur, et de ne luy avoir onques donné occasion de venir au pire; ce qui a esté poursuyvy avec des propos qui seroient longs à mettre icy, mais si urgens, sellon vos dictes lettres, que, joinct ce que Voz Magestez en avoient desjà dict à son ambassadeur, elle s'est trouvée en grande perplexité de m'y respondre.

Vray est que pour ne luy donner occasion, si je la pressoys ou conveinquoys par trop, de venir à parolles plus dures et de moindre satisfaction que je n'en voulois ouyr pour Vostre Magesté, j'ay toutjour rejecté sur aultre que sur elle la coulpe du tout, luy gratiffiant aulcuns bons offices dont elle avoit usé envers vous; qui aussi, pour l'amour d'elle, aviez supporté des choses qu'elle sçavoit bien qui vous estoient dommaigeables, et qui en fin vous alloient estre si griefves que vous aviez esté contrainct de luy fère ceste déclaration que je luy faisois: c'est qu'estant vostre volonté tout entièrement de demeurer en la bonne paix, amytié et confédération, que vous aviez avecques elle, et avec ses pays et subjectz, vous vouliez estre résolu et esclaircy, dans quinze jours, si elle vouloit persévérer de son costé, ou aultrement, que vous regarderiez de pourvoir à vos affères sellon les moyens qu'il a pleu à Dieu vous en donner, par ainsy qu'il ne tenoit plus qu'à elle qu'elle ne jouyst et fît joyr ses subjectz d'une bien ferme et très proffitable paix avecques ung grand Roy et ung grand royaume, tel comme vous et le vostre.

La dicte Dame, ayant paciemment, et avec attention, escoutté toutz mes propoz, a miz peyne d'en admener plusieurs, pour elle, de sa bonne volonté et droicte intention en l'entretennement de la paix, de la commémoration de ses bons offices envers Voz Magestez Très Chrétiennes, de la justiffication de ses actions, et plusieurs aultres, qui tendoient toutz à vous vouloir contanter, dont la substance estoit de vous remercyer de la bonne responce que Voz Magestez avoient faicte à son ambassadeur sur le récit des tortz et mauvais trettement que ses subjectz ont receu du duc d'Alve, de laquelle elle demeuroit satisfaicte; ensemble de ce qu'aviez, commandé lever la saysye de Roan, offrant, de son costé, fère fère rayson à voz subjectz, et qu'elle n'avoit jamais que bien fort détesté les exploictz des pirates, et avoit souvant commandé de les punir; dont respondroit tousjours pour ceulx de ses subjectz qu'elle avoit envoyé sur mer, car ne les avoit layssé sortir sans caution; mais que des aultres elle ne pouvoit fère aultre chose, sinon d'employer sa force et sa justice, en faveur de voz subjectz et des siens, en tous les endroicts qu'elle en seroit requise, ce qu'elle offroit très volontiers de fère; et qu'au reste Voz Magestez ne debvoient aulcunement croyre, ce qu'on s'esforçoyt de vous persuader, qu'elle eust envoyé secours à ceulx de la Rochelle, ny eu intelligence aulx entreprises de Dièpe et du Hâvre; car elle n'avoit si peu de prudence qu'elle vollût acquérir l'inimytié de Voz Magestez pour avoir l'amytié d'ung de voz subjectz, ny luy ayder à mener sa guerre pour perdre la paix qu'elle avoit avecques vous, et s'il s'en estoit vanté que ce avoit esté pour authoriser davantaige ses affères; dont estoit preste de luy escripre qu'il déclarast quel secours elle luy avoit baillé, affin de le conveincre de ce qu'il en pourroit avoir cy devant publié; et que, quant elle vous eust vollu nuyre, que vous eussiez autrement que par six cannons, et ung peu de pouldre, senty les moyens qu'elle avoit de le fère tant en force d'hommes, d'armes, de vaysseaulx, d'artillerye que d'argent, dont elle disoit en avoir bonne somme, et que les belles occasions ne luy avoient poinct manqué; mais qu'elle s'estoit proposée, contre toutes persuasions qu'on luy pouvoit donner du contraire, de garder très constamment vostre amytié; de quoy, si ne luy vouliez sçavoir gré, elle ozeroit dire que vous vous rendriez indigne qu'elle vous en deust tant porter comme de bon cueur et d'affection elle faisoit. Et quant à la faveur trop grande que je luy disois que ceulx de l'aultre party recepvoient prez d'elle, que, à la vérité, elle avoit humainement receu et admiz quelquefoys à parler à elle le cardinal de Chatillon, qui estoit venu en son royaulme pour saulver sa personne, lequel luy sembloit estre homme de bien et bon, qui luy avoit toujours parlé honnorablement et avec grand humilité et respect de Vostre Magesté et de la Royne, vostre mère; car aultrement ne l'eust souffert ung jour en son pays, et que, sellon son parler, il ne tenoit à luy que toutes les choses n'allassent bien; et q'un aultre gentilhomme aussi estoit naguières venu de la Rochelle, qui disoit avoir à tretter aulcunes choses avecques elle, mais qu'elle ne l'avoit encores veu, ny ouy, ny n'estoit preste d'entendre à rien qu'il luy sceût proposer à vostre préjudice, et que d'avoir esté capitulé par eulx de luy mettre en ses mains une de voz places de Normandye ou Picardye, que cella pouvoit bien estre en leur intention, mais qu'elle n'en avoit jamais ouy parler.

Et continua en plusieurs aultres propoz, desquelz, comme je luy gratiffiay grandement, de la part de Voz Majestez, ceulx qui revenoient à vostre satisfaction et contantement et à l'entretennement de la paix, aussi ne volluz je laysser passer sans quelque réplique les aultres, où elle vouloit que vous ne vissiez ny sentissiez rien du support qu'avoient receu ceulx de la Rochelle; car, si ce n'avoit esté d'elle, au moins il estoit sorty de son royaulme, et sinon tant qu'on leur en eust bien peu bailler, au moins, possible, autant comme ilz en avoient demandé; et que, si la guerre ne vous avoit esté ouvertement commancée du costé de son royaulme, qu'on avoit néantmoins passé à telles démonstrations que vous aviez esté contrainct de demander là dessus la déclaration de sa volonté, dont la pryois qu'elle me résolût de ce que j'avois à vous en mander.

A quoy m'a respondu qu'elle venoit de recepvoir, depuys deux heures, des lettres de son ambassadeur, lesquelles n'avoit encores ouvertes, et que, possible, après les avoir veues, elle auroit de quoy mieulx satisfère à ceste et aultres particularitez que je luy avois proposées, desquelles je luy pourrois cependant bailler ung mémoire, et que, ayant sur le tout prins adviz de son conseil, elle m'y respondroit.

Et par ce que, Sire, parmy ses discours elle m'avoit dict ne fère doubte que le duc d'Alve ne vous persuadât de fère quelque démonstration en sa faveur, pour les choses qu'il avoit mal commancées contre elle, et que je voyois qu'elle estoit sur le poinct de se résouldre ou du dict affère ou du faict de France, je luy volluz bien dire qu'à la vérité il ne pouvoit estre que Voz Magestez Très Chrétiennes n'eussiez esté très marriz de veoir naistre différend entre deux telz princes, voz alliez et confédérez, comme le Roy Catholique et elle, et entre deux estatz si voysins, comme estoient les leurs du vostre; mais que le duc d'Alve s'estimoit si suffizant, et estimoit son Maistre si puissant et si saige, qu'il n'avoit garde de vous demander ny conseil, ny secours, pour sortir de ceste affère; et considèreroit aussi que comme son dict Maître ne vouldroit rompre une de ses bonnes alliances pour vous, qu'il luy seroit mal honeste de vous requérir de rompre les vostres pour luy; et ainsy je me licentiay de la dicte Dame.