A la Royne.

Madame, je n'ay failly de faire bien entendre à la Royne d'Angleterre le desplaysir que Voz Majestez ont receu de veoir que son ambassadeur fût meslé en des pratiques si contraires et préjudiciables à voz intentions, comme sont celles de la lettre qu'on luy a escripte de Paris, et luy en ay fait la remonstrance de tant plus vifve que j'ay bien vollu luy faire cognoistre, par là, que vous ne seriez sans prendre bien à cueur les autres plus mauvais déportemens et mauvaises entreprinses qu'elle et ses subjectz vouldront faire, soit secrètement, ou ouvertement, contre vous. Sur quoy, encor que, du commancement, elle ayt faict la courroucée, elle, enfin, a monstré qu'elle ne vouloit que Voz Magestez demeurassent sans entière satisfaction de son ambassadeur, et à cest effect, elle luy escript, dont vous plairra commander que la lettre luy soit rendue, et Votre Magesté verra, s'il luy playt, ce que j'en mande en celle du Roy.

Et de tant que ung [nommé] Corten, Anglois, ayant freschement prins deux vaysseaulx françoys en la rade de Callais, chargez de vins, apartennans à des marchans de Paris, a donné occasion que au dict Callais, et à Roan, et à Dièpe, l'on a encores faict ung nouveau arrest sur les biens et personnes des Anglois, la dicte Dame et ceulx de son conseil ont monstré d'en estre bien fort marrys, et ont mandé à mylor Coban de prendre le dict Corten et faire incontinent randre la dicte prinse qu'il a faicte, et m'ont faict dire qu'ilz envoyeront devers moy aulcuns du dict conseil pour adviser quelque expédiant pour accommoder le faict de ces prinses tant pour leurs subjectz, qui ont esté déprédez, que pour les nôtres, affin de continuer la bonne paix et le commerce accoustumé entre ces deux royaulmes; et cependant ont expédié une novelle ordonnance aulx capitaines et gardiens de leurs portz contre les pirates, laquelle je ne sçay si sera bien exécutée, et me la doibt on bailler en françoys affin de procurer qu'il en soit faicte une semblable du costé de France.

J'ay faict part à la dicte Dame des bonnes novelles que m'avez mandées du xxiȷe du passé, tant du costé de Monseigneur que de Monsieur d'Aumale, les quelles elle a faict semblant de n'avoir que bien agréables; mais qu'elle me vouloit toutjour prédire qu'il apparoistra bien tost de plus grandes forces qu'on n'a encores veu pour le soubstien de sa religion, et qu'elle prioyt Dieu que rien n'en vînt à vostre dommaige. Et en cest endroict, je prieray Dieu qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce xiiȷe de mars 1569.

Ceste Royne faict dépescher ung homme exprès devers son ambassadeur qui luy apportera les lettres qu'elle luy escript.

MÉMOIRE POUR COMMUNIQUER A LA ROYNE,

Prenant promesse d'elle que n'en parlera à personne du monde.

Le Sr. Roberto Ridolfy, Florentin[58], ayant receu charge et commandement, de la propre personne du pape, de tretter de la restitution et restablissement de la religion catholique en Angleterre avec les seigneurs catholiques du pays, il s'est principallement adressé au comte d'Arondel et à milhord de Lomeley, ausquelz auparavant il avoit eu affaire pour quelques sommes qu'il leur avoit prestées, ce qui luy a donné grand moyen de pouvoir, sans soubspeçon, négocier meintennant avec eulx, lesquelz il a trouvé fort disposés à son désir, mais non assés hardiz pour y ozer rien entreprendre, si le duc de Norfolc ne se mettoit de la partie, lequel a esté très difficille à gaigner; mais enfin s'estant layssé persuader, il prend, à ceste heure, plus à cueur la matière que ne faisoient les aultres deux; et, pour la bonne part qu'il a en ce royaume, les comtes Derby, de Cherosbery, de Pembrot, de Northomberland, et aultres plusieurs, qui ne sont encores confirmez en la novelle religion, ont monstré, aussitost qu'il s'est layssé entendre, qu'ilz seroient prestz de le suyvre. Mais, pour ne donner desplaysir à leur Royne, la quelle ilz honnorent et révèrent grandement, et, pour n'admener l'affaire aulx armes et au sang, ilz ont estimé que, devant manifester rien de ce qu'ilz prétandoient pour la religion catholique, il estoit besoing de retirer des mains du secrétaire Cecille, et de ceulx de son party, qui sont toutz passionez pour la novelle religion, le maniement de l'estat, qu'ilz ont occuppé despuys l'advènement de ceste Royne à la couronne, affin que, l'ayant eulx en leurs mains, ilz puyssent, par après, de leur seule authorité et sans contradict, bien conduyre le faict de la dicte religion catholique.

A quoy les poulsant l'ambition et la recordation aussi de quelques offances que le dict Cecille leur a faictes, ilz ont espéré que, pour la différence de ce qu'ilz sont des plus nobles et des plus puyssans du pays et bien aymés du peuple, au regard des autres, qui sont presque toutz gens noveaulx mal appuyés, et qu'ilz ont à faire à une princesse laquelle, encore qu'ilz veuillent mener doulcement, la sentent néantmoins timide et en crainte d'estre abandonnée, qu'ilz conduyront, sans grand peyne, au poinct qu'ilz desirent leur entreprinse; pour laquelle facilliter davantaige ont advizé qu'il failloit, en ce qui estoit du manyement de l'estat, gaigner le comte de Lestre, sans luy déclarer, pour encores, rien de l'aultre cause, et de monstrer toutz ensemble, par certaine froideur et reculement de n'entrer au conseil, qu'ilz n'aprouvent rien de ce qui s'y détermine, ce qu'ilz ont exécuté bien à propos. Et, s'estans au reste préparez de plusieurs grandes remonstrances à la dicte Dame touchant sa grandeur et réputation, et l'honneur de sa couronne, et, pour se descharger de tant d'affaires, de dangiers et de despences, que le dict Cecille et les siens luy ont, sans besoing, attiré sur les bras, à quoy ont disposé le peuple de crier avecques eulx, et espèrent aussi que les princes voysins leur assisteront.