—du xxıe de mars 1569.—

(Envoyée par Jehan Pigon jusques à Calais.)

Instances des protestants de France, auprès d'Élisabeth, pour obtenir un secours d'argent, à titre d'emprunt.—Revues générales faites en Angleterre.—Départ de la flotte destinée pour la Rochelle.

Au Roy.

Sire, j'ay à faire entendre à Votre Majesté, despuys mes précédantes, lesquelles sont du xvıe de ce mois, que le cardinal de Chatillon, le conseiller Cavaignes et le Sr. Du Doict mènent de bien fort dilligentes et estroictes praticques avec aulcuns de leur religion, d'auprez de ceste Royne, pour faire promptement fornir des deniers en Allemaigne, et proposent des moyens facilles et secretz pour en faire faire l'avance par d'autres que par elle, ou bien de la faire promptement rembourcer, de sorte qu'il est très difficille de les empescher; et croy que, en France mesmes, ou en Flandres, ou en Hespaigne, ils seroient pour trouver des deniers en ceste façon, joinct que, pour estre ce royaume en telz termes qu'il est avecques le duc d'Alve et avec les Pays Bas, l'on a de quoy colorer toute forniture de deniers et autres pratiques qui se mènent d'icy en Allemaigne, estant sans doubte qu'ilz vouldroient attirer la guerre sur le dict duc d'Alve et sur les Espaignolz, pour les getter hors du dict pays, s'il leur estoit possible, et s'ilz ne craignoient plus que Votre Majesté s'y oppose qu'ilz ne pensent que le Roy Catholique ne soit meintennant pour les en pouvoir engarder. Tant y a que je leur mettray aus dicts deniers toutz les obstacles que je pourray, et, si la matière en est ouvertement proposée à la dicte Dame ou en son conseil, j'espère qu'ilz n'obtiendront tout ce qu'ilz demandent.

J'avoys grande craincte, la sepmaine passée, ayant le dict Sr. Cardinal et les siens esté conduictz par aulcuns seigneurs de ce conseil à la Tour, où ilz les festoyarent, que ce fût pour leur consigner quelque somme. Mais après leur avoir monstré l'artillerye, les pouldres et les armes, l'on ne leur a pas faict seulement voir les quaysses de l'argent d'Espaigne, non que de le leur avoir délivré, et semble que ceulx mesmes, qui leur sont mieulx affectionnés, trouvent assez de difficulté à la seureté du rembourcement.

Les monstres des pencionnaires et gens de cheval de ceste Royne sont mandez au premier jour d'apvril, et les autres généralles et ordinaires de tout le royaume au xve du dict moys, et [est] commandé aulx ungs et aulx autres d'estre toutz préparez au mandement que la dicte Dame leur fera faire le dict xve, et ont ceulx de la nouvelle religion essayé de luy persuader qu'elle deust faire de nouveaulx capitaines et de nouvelles levées extraordinaires; mais les principaulx de ce conseil ont rompu ce coup. Vray est que le jeune comte d'Oxfort s'est monstré plusieurs jours tout prest, avec ung nombre de jeunes gentishommes anglois, pour aller trouver le prince de Condé ou quelque prince d'Allemaigne, affin de veoir de la guerre, mais il n'en a peu obtenir la permission de la dicte Dame. Bien a semblé qu'aulcuns luy conseilloient d'y aller voluntaire, et qu'ilz luy respondoient que pour cella il n'incourroit l'indignation de la dicte Dame; mais en fin elle le luy a deffandu expressément et luy a baillé lettres pour passer en Irlande. Je ne sçay si quelque contraire vent le poulsera, de son gré, à la Rochelle.

Les flottes dont vous ay, cy devant, faict mencion, que ceulx cy préparoient pour aller en Hembourg et au dict lieu de la Rochelle, encor qu'on lès ayt mandé retarder toutes deux pour quelques jours, celle néantmoins de la Rochelle commence meintennant à sortir de ceste rivière et en plus grand nombre de vaysseaulx que ne portoit mon premier adviz, et toutz à demy équipez en guerre, comme est la coustume des Anglois; et est on à délibérer si ce sera Me. Oynter visamyral, ou Me. Olstoc contrerolleur de la marine, qui conduyra la dicte flotté de la Rochelle, et si ce sera avec plus grand nombre de grandz vaysseaulx de ceste Royne qu'il n'avoit esté proposé du commancement, que l'on n'en avoit ordonné que deux. En quoy, encore que je ne descouvre qu'il y ayt aulcune déterminée entreprinse cachée là dessoubz, si n'est d'apporter des commoditez et rafréchissemens de grains, de chers sallées, et grand nombre de bottes, de soliers, de suyf, et, possible, de quelques salpètres, à ceulx de la Rochelle, et de se payer en sel et vin tant du premier rafreschissement qu'on leur porta en décembre que de cestuy cy, si crains je qu'il y ait quelque aultre entreprinse; de tant qu'on m'a dict qu'en toutz les vaysseaulx qui s'aprestent d'aller en mer, l'on y redouble les hommes, oultre le nombre et équipage accoustumé, et que j'ay adviz que ceulx de la nouvelle religion, Françoys, qui sont icy, ayans long temps retenu deux navyres, en faulx affret, toutz prestz dans ceste rivière, pressent meintennant de les faire partir, et que la description d'hommes dont, en mes précédantes, je vous ay, par postille, faict mention, se poursuyt au nom du prince d'Orange et du prince de Condé, la plus part de Flamans, sans leur dire aultre chose sinon qu'on leur baillera de bons capitaines pour les conduyre, lesquelz ilz auront bien agréables et les mèneront en lieu où ilz seront bien receuz, et qu'ilz auront six deniers de ceste monnoye, qui est ung réal, par jour, leur baillant pour ceste heure à chacun douze deniers d'avance seulement, s'acheminans en dilligence vers la Rie et Plemmue et autres portz du costé de France, et qu'on a faict faire ung nombre de mandilz vertz, comme de livrée pour soldatz.

Il sera bon, Syre, d'advertir tout le long de vostre coste de mer qu'on preigne garde non seulement à ce que les dictz deux navyres de faulx affret pourroient entreprendre, mais aussi au passaige de la dicte flotte des Anglois, ainsy que je l'ay desjà mandé à monsieur le mareschal de Cossé, sans toutes foys qu'on face aulcune démonstration d'hostillité aus dicts Anglois, s'ilz n'en donnent occasion, et si Vostre Majesté ne se veult attirer encores une novelle guerre toute déclairée de leur costé, à quoy ilz ne sont que trop promptz. Mais ilz sont plus irritez meintennant et prestz de la commencer au duc d'Alve que à nous, si nous ne les provoquons, et se pourra faire qu'ilz layssent dorsenavant la route de la Rochelle et de Broage si de ces choses nécessaires, qu'ilz y vont quérir, il vous playt les en faire fornir en aultres endroictz de votre royaume, ainsy que ceste Royne m'a aulcunement déclaré par sa responce, que je vous ay envoyée le viiȷe de ce moys, qu'elle en estoit contante; et se trouvera, icy, des marchantz qui en dresseront le commerce, pourveu qu'après que vous me l'aurez commandé je le puysse bien résouldre avecques elle, et qu'il vous playse, puys après, leur y tenir la main de dellà.

Ce qui se descouvre le plus de l'intention de ceulx cy, touchant leur présent appareil de mer, est qu'ilz prétandent à trois entreprinses: l'une d'aller, comme je vous ay desjà dict, à la Rochelle, et que ce soit avec tant de seureté qu'il ne leur puysse venir aulcun inconveniant, ny à l'aller, ny au retour, et je crains qu'ilz y mettent en terre les dicts Flamans. L'aultre est de conduyre la flotte de leurs draps en Hembourg, laquelle sera riche de quatre à cinq cens mille escuz vaillant, et la passer à la veue de Olande et Zélande, avec le meilleur équipage et avec la plus grande bravade qu'il leur sera possible de faire au duc d'Alve, lequel ilz entendent qu'il arme bon nombre de ourques et roberges pour essayer de les empescher. Et la troisiesme est, qu'ayant Haquens entreprins se revancher du mal que les Espaignolz luy ont faict à Mexico, délibère d'aller attendre, en l'isle de los Assores, la venue de la flotte des Indes d'Espaigne, à ce prochain juillet, avec un bon équipage de mer, et cependant surprendre, s'il peult, celle des Indes de Portugal qui a accoustumé d'arriver en may; qui seroient deux grand eschecz et où se trouveroit de quoy faire, puis après, de plus grandes entreprinses.