XXVIIe DÉPESCHE

—du xxixe de mars 1569.—

(Envoyée par Olivyer jusques à Calais.)

Effet produit à Londres par la première nouvelle de la victoire de Jarnac et de la mort du prince de Condé.

Au Roy.

Sire, à peyne estoit hors des faulx bourgs de ceste ville celluy par lequel je vous dépeschay les miennes, du xxe du présent, que je receuz celles de Votre Majesté, du viȷe auparavant, par ung des clercz de ce conseil, que le secrétaire Cecile m'envoya, avec des excuses d'avoir arresté à Canturbery celluy qui me les aportoit, parce qu'il s'estoit, à ce qu'il me manda, randu suspect, et qu'on luy avoit trouvé plusieurs lettres vennantz de Flandres, mais qu'il m'envoyoit le pacquet de Votre Majesté entier et bien conservé; auquel pacquet, Sire, j'espère que mes deux précédantes despesches vous auront amplement respondu et satisfaict.

Et, estant, le mesme jour, arrivée la bonne nouvelle de la grande et notable victoire qu'il a pleu à Dieu vous donner en Guyenne[62], soubz le bon heur et conduicte de Monsieur, frère de Votre Majesté, je ne vous sçaurois bien exprimer la mutation et changement qu'elle a apporté aulx dellibéracions et entreprinses, et aulx contennances mesmes de tous les principaulx de ceste court, qui ont monstré, les ungs d'en estre extrêmement faschez, et les autres ont prins cueur d'en ozer ouvertement fère resjouyssance: et a esté incontinent, là dessus, assemblé le conseil, où, entre autres choses, ceulx, qui estoient marrys du bon succez, ont vollu persuader que c'estoit une invention que j'avois faicte à poste, pour retarder le partement de la flotte qui alloit à la Rochelle, dont les bien affectionnés ont envoyé secrètement devers moy pour en sçavoir le certain. Ausquelz j'ai faict part de ce que monsieur le maréchal de Cossé m'en avoit mandé et de la coppie d'une dépesche que monsieur le duc, frère de Votre Majesté, lui en avoit faicte sur le rapport de monsieur de Losse.

Et, estant, le mesme jour, milor Chamberlan venu prendre son disner en mon logis, il m'a faict, par ses discours, encores mieulx apercevoir de la perplexité où, pour ceste occasion, ceulx cy se trouvoient, m'ayant dict qu'il pensoit que eulx toutz, du conseil de ceste Royne, la conseilleroient d'armer promptement six autres de ses plus grandz navyres de guerre pour les mettre, du premier jour, en mer, outre les quatre premiers, et les quatre de ceste heure, et les deux grandz navires de Venise, qu'elle y a desjà, et ce, à cause de ceste nouvelle; et qu'ilz ont aussi entendu que monsieur le maréchal de Cossé arme quelque nombre de vaysseaulx dans la rivière de Roan, et le duc d'Alve ung grand nombre de ourques en Zélande, ce que j'ay miz peine de luy dissuader. Et ne sçay encores ce qu'ilz en détermineront, bien que je pense qu'il y aura assés à fère à démouvoir la dicte Dame du bon propos, où je la layssay en ma dernière audience, qu'elle me promist de demeurer ferme en la continuation de la paix.

En quoy j'ay sceu despuys, qu'après que je fuz party, elle résolut, avec l'opinion de deux contre celle de toutz les autres, d'envoyer deux personnaiges en France sur le faict de la restitution des prinses d'ung costé et d'aultre, ainsy que je l'en avois requise, affin d'entretenir la paix et le commerce d'entre les deux royaulmes, nonobstant qu'ilz luy remonstrèrent n'avoir jamais esté envoyé des depputez d'icy en France, ains toutjour de France par deçà, et qu'il inportoit grandement à la dignité de sa couronne de ne perdre cest advantaige, et faisoient quelque fondement sur le poinct de l'honneur, espérans qu'elle se tiendroit aussi ferme sur sa réputation en cest endroict, comme elle l'avoit faict ez choses de Flandres. Mais j'ay sceu qu'il fut ainsy lors résolu, touchant les dictes choses de Flandres, qu'elle attandroit la responce du Roy Catholique sur la bonne lettre qu'elle luy avoit escripte, en latin, par la voye de dom Francès d'Alava, et, ou fût qu'il respondît gracieusement et en parolles de paix et d'amytié, ou bien qu'il fît le courroucé et mal contant, elle commanceroit, incontinent après, d'entendre aulx moyens de réconcilliation avecques luy, le plus tost qu'elle pourroit. Ausquelles deux dellibéracions je croy que la novelle de votre victoire la fera encores mieulx résouldre.

Il est vray qu'on m'a adverty que ceulx d'auprès d'elle, de la novelle religion, qui la voyent ainsi destournée et dissuadée de la guerre, pratiquent de luy fère fère instance par la congrégation de ceulx de la religion de ce royaulme, et la fère conjurer, au nom de Dieu, qu'elle ne veuille habandonner la deffance de sa dicte religion; et en cella leurs évesques, ministres et concistoires se monstrent fort promptz, qui, pour ceste occasion, ont demandé avoir la relation des choses de France affin de délibérer et juger si le prince de Condé a justement prins les armes, ou non. Je ne sçay si, par ce moyen, elle pourra estre induicte de fère quelque plus ouverte déclaration qu'elle n'a encores faicte en leur faveur. Monsieur le cardinal de Chatillon, entendant la novelle de la dicte victoire, s'en est retourné aulx champs, attristé et affligé, ainsy qu'on m'a dict, outre mesure; et a layssé Cavaignes et Du Doict en ceste ville pour continuer leurs sollicitations, ausquelles je prendray garde, du plus prez qu'il me sera possible.