Discussion du traité pour une ligue défensive.—Articles concernant les guerres pour cause de religion, les frais de secours, le commerce et l'Écosse.—Desir de Leicester de passer en France pour conclure le traité.
Au Roy.
Sire, m'ayant la Royne d'Angleterre faict appeller, par deux foys, en sa mayson de Ouestmenster, pour conférer avec sept seigneurs de son conseil, (sçavoir: le chancellier d'Angleterre, le comte de Bedford, le comte de Lestre, l'admiral Clinton, milord Chamberland, milord de Burgley et mestre Mildmay), sur les difficultés qui se sont offertes au trecté encommencé près de Vostre Majesté, après qu'ilz ont heu, avec grand atencion, ouy cella mesmes que j'avois desjà dict à leur Mestresse, ilz m'ont remonstré comme Me Smith leur avoit assés au long desduict, par sa dernière dépesche, les dictes difficultés, et leur avoit mandé que Vostre Majesté m'envoyoit les actes de toutes les conférences afin d'en tretter avec la Royne, leur Mestresse, laquelle ilz m'assuroient qu'estoit demeurée grandement satisfaicte de ce que je luy en avois dict en ma dernière audience, et leur avoit ordonné d'en trecter davantage avecques moy, affin de mieulx acheminer les affères; qui pourtant avoient à me dire que la ligue, ainsy deffencive, avec Vostre Majesté estoit très agréable à leur dicte Mestresse, à eulx et à tout ce royaulme, et que, de vostre bonne intention en cella, ilz avoient beaucoup plus à vous en remercyer qu'à y rien desirer;
Mais qu'ilz trouvoient qu'il y auroit peu de seureté pour ceste couronne, si la cause de la religion n'y estoit nomméement désignée, car, advenant qu'il se dressât une entreprinse par les aultres princes, ou par les propres subjectz, pour réduyre ce pays à la religion catholique, vous vous pourriez, Sire, excuser avec rayson de n'avoir jamais entendu vous oposer à cella; et alléguer que ce n'estoit faire injure à la personne ny à l'estat de la dicte Dame, que de vouloir réduyre les deux à une forme que Vous mesmes, Sire, qui estes catholicque, réputiés estre la meilleure, et que, si elle vouloit venir à la dicte réduction, elle n'auroit plus de guerre; qui seroit fruster la dicte Dame de tout l'effect, pour lequel ilz me disoient librement qu'elle et eux aspiroient principallement à la dicte ligue;
Que, de la forme du secours, ilz ne pouvoient conseiller la dicte Dame qu'il se fist austrement que aux despens de celluy qui le demanderoit, parce qu'en toutes leurz précédentes ligues deffencives ilz n'avoient nul exemple du contraire, ny guères aulx offancives que ung seul, du temps de Henry VIII, Roy d'Angleterre, avec l'Empereur Charles Ve contre le grand Roy Françoys Premier[22], ayeul de Vostre Majesté, qui encores avoit esté rétractée, l'année ensuyvante; et qu'ilz estimoient ne pouvoir guères advenir d'occasion à eulx de requérir vostre secours, pour le peu de querelles qu'il y avoit contre ce royaulme, si n'estoit pour la cause de la religion, en laquelle ilz faysoient encores estat d'y aller fort retenus, et ne le vous demander, ny pour légière souspeçon, ny fort grand, là où ilz sçavoient que les querelles de vostre couronne, tant en demandant que en deffandant, estoient fort grandes du costé de Flandres, de Bourgoigne, de Navarre, de Savoye et de l'Empire, et aultres, qui pourroient mettre leur Royne souvant en peyne de vous envoyer du secours; ce qu'elle seroit toutjour fort preste de faire, pourveu que ce ne fust à ses despens.
Au regard du traffic, après le deu remercyement, que leur Mestresse et eulx rendoient à Vostre Majesté pour les favorables offres que leur fesiés en cella, il leur sembloit estre expédient d'en communicquer à leurz marchandz, mais ne laysser cependant d'en capituler le commerce, en général, bon et libre entre les deux royaulmes, avec promesse du bon trettement aulx mutuels subjectz d'un costé et d'aultre;
Et quand aux choses d'Escoce, qu'ilz sçavoient que leur Mestresse estoit avec raison si irritée contre la Royne du dict pays, qu'elle ne pourroit comporter qu'elle fût en ung mesme trecté avec elle; mais, quand à l'estat et couronne du pays, elle desiroit qu'ilz fussent comprins en la ligue, en quelque forme que le gouvernement se trovât, fût soubz l'aucthorité de la mère ou du filz, car ne prétandoit aultre chose par dellà que la paix des Escouçoys, et qu'icelle n'admenât point de trouble aux Anglois, et que la ligue de France y soit conservée, dont estoient bien ayses que Mr Du Croc vînt pour y aller procurer la dicte payx, et qu'ilz avoient desjà pourveu d'ung personnaige de qualité pour l'y accompaigner; affermans tous sept, d'une voix, que Vostre Majesté trouveroit plus de correspondance en leur Mestresse, en eulx et en tout ce royaulme, qu'en nul aultre endroict où vous sceussiés establir amityé, en tout le circuit de la terre.
Je n'ay manqué de semblables honnestetés vers eulx, aultant qu'il m'a semblé convenir à vostre grandeur, et, oultre les prudentes considérations de Vostre Majesté, lesquelles je leur ay alléguées aux propres termes qu'elles sont en vostre lettre, je leur ay remonstré qu'il répugnoit tant à vostre réputation d'expéciffier le mot de religion en ce premier chapitre du trecté, que vous estiés pour jamais ne le passer, non plus que la Royne, leur Mestresse, s'il se déclaroit une guerre pour la tollérance de la religion nouvelle en France, ne vouldroit nomméement capituler de s'y oposer, bien que je réputois voz desirs si mutuels à vous entresecourir en tout cas, que je croyois fermement que ne feriés difficulté, de vostre costé, Sire, mais qu'elle en fît aultant du sien, de vous obliger au dict mutuel secours sur quelque occasion qu'on peût mouvoir la guerre, pourveu que l'assailly signiffiât que c'estoit contre son gré, qui seroit la seule condicion apposée au trecté, sur laquelle ne seroit loysible, à l'ung ny à l'aultre, d'aucunement s'en excuser. Et les ayantz veuz si fermes et entiers sur ce qu'ilz m'avoient dict des frays du secours, qu'ilz estoient pour en prendre des souspeçons, si je leur heusse trop contredict, je m'en suis déporté, estant bien adverty que leur résolution estoit de ne capituler rien qui peût mettre leur Mestresse en despence; mais je leur ay dict, quant à la Royne d'Escoce, qu'ilz jugeassent s'il pouvoit convenir à vostre honneur que vous oblyssiez celle qui avoit esté femme du feu Roy, vostre frère ayné, sacrée et couronnée Royne de France; qui pourtant estoit vostre belle seur et belle fille de la Royne, vostre mère, vostre parante et la première et principalle allyée de vostre couronne, et qu'il n'y avoit rien qui peût apporter tant d'honneste couleur au trecté, ny le justiffier de tant de droicture envers les aultres princes, et envers toute la Chrestienté, que de le monstrer estre principallement faict pour l'accommodement des affaires de ceste pouvre princesse, et pour remédier aux désordres de son pays, les priant d'admonester Me Smith de ne se monstrer ny trop difficille, ny trop opposant, aux honnestes expédientz qui luy en seront proposez; et qu'au reste ilz luy vollussent envoyer ung ample pouvoir pour conclure bientost les affayres, sellon qu'il estoit à creindre que la longueur, si elle y intervenoit, admèneroit le tout à ropture.
Les dicts seigneurs, ayantz là dessus conféré assez longtemps à part, m'ont enfin respondu que, sans aucun doubte, il seroit envoyé ung ample pouvoir à Me Smith, et à luy adjoinctz MMrs de Walsingam et Quillegrey, par lesquelz ilz espéroient obtenir plus de Vostre Majesté par dellà que je ne leur en accordois icy, bien qu'ilz avoient beaucoup gousté ce mot, contre son gré; et qu'ilz espéroient que, si ce mot de religion vous estoit grief à estre expéciffié au publicque contract de la ligue, que, possible, offririés vous, Sire, de l'accorder par vostre secrette promesse, dans une lettre, à part, à leur Mestresse; et qu'au reste il seroit faict une si bonne dépesche au dict Sr Smith qu'il auroit de quoy beaucoup vous contanter. Sur ce, etc. Ce xiiie jour de febvrier 1572.
Le comte de Lestre desire que faciez dire à Me Smith que Voz Majestez vouldroient bien que ung personnage, fort confidant de ceste princesse, fût envoyé vers vous, pour conclure la ligue et la voyr jurer au Roy, et nommer ardiment le dict comte, affin qu'icelluy Sr Smith l'escripve par deçà; et qu'il vous promect de vous apporter toute la satisfaction que pourriez desirer de ceste princesse et de son royaulme.