CCXXXVIIIe DÉPESCHE
—du dernier jour de febvrier 1572.—
(Envoyée jusques à Calais par Jehan Volet.)
Détails circonstanciés sur la négociation des Pays-Bas.—Vives remontrances adressées par Fiesque à la reine d'Angleterre au nom du roi d'Espagne.—Réponse d'Élisabeth aux remontrances.—Rapport fait à son retour par sir Raf Sadler, commis à la garde de Marie Stuart pendant le procès.—Nouvel ordre donné pour l'exécution du duc de Norfolk, et nouvelle révocation de cet ordre.
Au Roy.
Sire, il n'a guyères tardé, après que messieurs les ambassadeurs d'Angleterre ont heu accusé de négligence le Sr de Sabran, qu'ilz n'ayent heu occasion de se louer de sa dilligence, car, sur l'heure qu'ilz estoient à se plaindre à Vostre Majesté du retardement de leurs pacquectz, ilz ont trouvé que c'estoit lors proprement qu'on leur avoit desjà dépesché d'icy la responce, laquelle a esté si prompte et si entière qu'il ne se fault prendre que à eulx et, possible, au temporisement qu'on leur peut secrettement avoir mandé de ceste court, si maintenant ilz n'ont du tout conclud le trecté; assurant, icelluy de Sabran, qu'il n'a, à son retour, séjourné qu'ung seul jour, et quelques peu d'heures d'ung aultre, à Paris, pour attandre une partie de mille escuz qu'on a envoyé à la Royne d'Escoce, qui faysoit tant de besoing à ceste pouvre princesse, que vous l'ayant, le dict Sr de Sabran, dict à son partement, Voz Majestez luy ont commandé de s'en charger. Et, quand il a esté à Callays, je sçay que nul, devant luy, n'a passé deçà, de sorte qu'il n'y a point de faulte de son costé; qui vous promectz bien, Sire, que je ne l'en vouldrois nullement excuser. Mays les dicts ambassadeurs sont aussi excusables, si, sur l'arrivée de monsieur le légat, ilz vous ont vollu monstrer qu'il y avoit une si bonne disposition, de leur costé, vers la conclusion du dict tretté, qu'il n'y manquoit que la dilligence des courriers.
Or, pendant que la Royne, leur Mestresse, est à attandre ce qu'ilz auront négocié sur les deux dépesches qu'elle leur a, là dessus, dernièrement faictes, et de sçavoir aussy qu'est ce que, d'aultre costé, auront advancé ses agentz qu'elle a envoyé devers les Escoçoys, elle a occupé le temps à tretter des différendz des Pays Bas.
Sur lesquelz, de tant que les depputés de Flandres ont veu que la publication de la vente des marchandises alloit en avant, sans qu'on heût esgard à leurs remonstrances; et que, touchant les deniers, l'on ne vouloit recepvoir ce qu'ilz en proposoient au nom du Roy d'Espaigne, ny ouyr le Sr Fiesque, quand il en vouloit parler au nom des Gènevois, parce qu'on luy objectoit qu'il estoit trop faict de la mein du duc d'Alve et trop bien instruict de l'ambassadeur d'Espaigne, qui résidoit icy, pour vouloir avoir rien à faire avecques luy, icelluy Fiesque a trouvé moyen de faire remonstrer vifvement aux seigneurs de ce conseil qu'il ne s'estoit cy devant entremis des dicts différendz que à la requeste des Angloys, et qu'avant qu'ung aultre heût recouvert les pouvoirs de tous ceulx qui y estoient intéressés, lesquelz il avoit desjà devers luy, il se passeroit encores plus de deux ans de terme; en quoy nul ne pouvoit ignorer que les marchandises ne fussent des subjectz du Roy d'Espaigne, ny nul ne debvoit doubter que les deniers n'eussent été envoyés, de son expresse commission, pour ses propres affères: dont failloit, à la fin, ou qu'il en fît la maille bonne, ou que la Royne d'Angleterre les rendît; et ce, qu'il en avoit dissimulé jusques icy, estoit parce qu'il estoit bien ayse de la démonstration, qu'elle avoit faicte, de ne l'avoir voulu tant offancer que de luy retenir ses deniers, si elle eût véritablement sceu qu'ilz eussent esté à luy; aussy qu'il avoit grand plésir que les particulliers se contentassent de l'obligation d'elle pour en demeurer d'aultant deschargé, mais à ceste heure que, ny en son nom, ny au nom des particulliers, l'on n'en pouvoit avoyr aulcune rayson, il ne vouloit croire qu'ung si grand Roy peût plus longuement comporter une si grande injure comme estoit celle là.
Et, pendant que ceulx de ce conseil ont esté à digérer ceste remonstrance, le Sr de Sueneguem a heu de quoy en adjouxter une aultre à la dicte Dame sur une lettre qu'il luy a présentée, de la part du duc d'Alve, en laquelle le dict duc la prie de croyre que le Roy, son Mestre, est merveilleusement marry qu'elle se soyt layssée conduyre par faulx rapport à de maulvayses persuasions de leur commune amytié, là où il met peyne de la conserver, de son costé, toutjour pure et parfaicte vers elle, avec très grand desir que tous ces nouveaulx différendz se puissent accorder par une mutuelle et amyable restitution; et que le commerce soit continué entre leurz pays et subjectz comme auparavant; ensemble, que leur ancienne allience et leurz trettés soyent renouvellés pour estre plus estroictement observés entre eulx qu'ilz ne l'ont jamais esté du temps de leurs prédécesseurs, la priant de vouloir correspondre à ceste bonne intention du dict Roy Catholique. Et icelluy de Sueneguen a adjouxté qu'il espéroit qu'elle n'auroit mal agréable que luy, qui estoit icy pour procurer le dict accord, la suppliast très humblement de vouloir bien peser ceste bonne volonté d'ung si grand Roy, son bon frère et ancien allié, et de ne l'avoir à mespris; et qu'il confessoit bien que, par parolle et par plusieurs démonstrations d'ordonnances et d'édictz, elle luy avoit toutjour très bien gardé la paix, mais en effet l'on ne pouvoit interpretter que la retrecte, que les rebelles de Flandres avoient par deçà, et ce, qu'ilz sortoient de ses portz pour aller piller sur mer les subjectz de son dict Mestre, et mesmes faire des descentes en armes en ses pays, puis transporter le pillage par deçà, ne fût une guerre tout déclarée et ouverte contre luy.