Audience.—Vives assurances d'amitié données à Élisabeth qui l'ont déterminée à envoyer Me Smith en France.—Discussion des affaires d'Écosse entre la reine et l'ambassadeur.—Refus d'Élisabeth d'ordonner la suppression du libelle publié contre Marie Stuart.—Objet de la mission de Me Smith.—Mémoire général. Instructions données à Me Smith pour renouer la négociation du mariage, ou former un traité d'alliance.—Conduite que l'on doit tenir en France à son égard.—Conditions sous lesquelles on peut espérer de traiter pour la reine d'Écosse.

Au Roy.

Sire, quant le Sr de Fiesque et le mareschal Drury ont esté arrivez, l'ung, d'un costé, de Flandre, et l'aultre d'Escoce, ceulx, qui jusques icy avoient retardé le voyage de maistre Smith pour France, n'ont heu sur quoy davantaige le prolonger, mais j'ay esté de fort bonne part adverty qu'ilz se sont esforcez de me faire plusieurs traverses en ceste court pour divertyr la Royne d'Angleterre d'entrer en aulcune intelligence avec Vostre Majesté; et ont essayé avec deniers contantz, et par présens et grandes promesses, de gaigner, et, possible, avoient desjà gaigné aulcuns des principaulx d'auprès d'elle, qui sont non seulement cogneuz parciaulx de la mayson de Bourgogne, mais encores plus expressément ce peu qu'il y en a qui ont affection à la France, pour tenir la main qu'elle condescendît à l'accord des Pays Bas sellon les articles du duc d'Alve, et luy imprimer des scrupules de Vostre Majesté, de ce que j'avois envoyé des lestres et des messagiers jusques à Lillebourg durant le siège, pour faire que ceulx de dedans s'opiniastrassent à le bien soubstenir, et despuys pour les destorner de la pratique que milord de Housdon, milord Escrup et le dict mareschal menoient pour les ranger au party qu'elle prétend establyr par dellà; de quoy, à la vérité, elle a esté bien marrye.

Et ayant heu encores à parler meintenant à la dicte Dame de ces particullaritez de la Royne d'Escoce, et nomméement de la suppression de ces livres qui ont esté imprimez contre elle, jouxte vostre dépesche du xve du passé, j'ay estimé, Sire, qu'il m'estoit besoing de luy mesler quelques aultres gracieulx propos qui fussent pour la retenir et la faire bien persévérer vers vostre Majesté; et pourtant je me suys servy de ce qu'elle mesmes, en la dernière audience, m'avoit dict bien fort à la louange de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et de Monseigneur; et l'ay asseurée que toutz trois aviés prins de fort bonne part les honnorables propos qu'elle avoit particullièrement tenuz d'ung chacun; et que la Royne, pour son regard, me commandoit de luy dire qu'il ne se pouvoit rien ymaginer d'office de bonne sœur, ny de bonne cousine, ny encores de vrayement bonne mère, que la dicte Dame ne les deubt toutz attandre et espérer d'elle, avec habondance d'amour et avec le respect, et honneur, qu'elle sçavoit bien qui estoient deubz à sa grandeur et aux excellentes qualitez que Dieu avoit mises en elle, et que Monseigneur mettoit au plus hault compte de sa félicité, l'estime qu'elle avoit de luy; qui pourtant desiroit de pouvoir employer ainsy sa personne pour son service qu'il peult mériter ceste grande faveur: et Vous, Sire, sur ce qu'elle m'avoit dict qu'il y avoit beaucoup de valleur et de vertu en vous, et que nomméement vous abondiez d'intégrité, de droicture et de vérité, aultant qu'il convenoit à un prince d'honneur d'en avoir, que vous me commandiez de la remercyer infinyement de ce tant favorable et advantaigeux jugement qu'elle faisoit de Vostre Majesté, qui vous augmentoit le desir d'estre et devenir tel comme elle vous estimoit, si d'avanture vous n'y estiez desjà parvenu, et que vous ne la pouviez plus grandement récompenser de ceste sienne bonne opinion que par l'avoir toute semblable d'elle et en telle perfection de vertu et d'honneur, comme il se pouvoit ymaginer d'une des plus accomplyes princesses du monde; et que c'estoit sur ce très solide fondement de la mutuelle bonne estime de la vertu l'ung de l'aultre, que vous desiriez voir principallement establye vostre mutuelle amytié et que pourtant vous acceptez de très bon cueur celle qu'elle vous offriroit de sa part, et lui promettez de mesmes la vostre très parfaicte, et de demeurer fermement résolu en icelle, tant que vous vivriez, et de la luy rendre encores perdurable à vostre couronne et entre voz deux royaulmes, en toutes les meilleures sortes qu'il seroit en vous de le pouvoir faire.

Duquel propos, Sire, la dicte Dame a monstré qu'elle restoit fort consolée et merveilleusement contante, et me l'a faict redire une seconde foys; puys m'a demandé si elle trouveroit celle correspondance en Vostre Majesté, dont je l'asseuroys. A quoy ayant adjouxté toute la confirmation qu'il m'a esté possible, elle m'a dict qu'elle ne vouloit, pour ceste heure, rendre qu'un simple grand mercys pour ce message, encor qu'il fût le plus grand, le meilleur et le plus desiré, qui luy eust sceu advenir, mais que sur icelluy, qui qu'en deust parler, elle dépescheroit le lendemain, sans plus de dilay ny remises, maistre Smith devers Vostre Majesté, lequel auroit charge de vous en remercyer davantaige, et de vous dire aulcunes aultres choses de sa part, desquelles s'asseuroit que Voz Majestez Très Chrestiennes en demeureroient très contantes.

Et après, nous sommes miz à débattre bien paysiblement les particullaritez qui concernoient la Royne d'Escoce, et nomméement la supression des livres qui ont esté imprimez au préjudice de son honneur; en quoy la dicte Dame m'a asseuré qu'iceulx livres venoient de l'impression d'Escoce et d'Allemaigne, et non de Londres, et m'a allégué des occasions pourquoy elle ne debvoit commander qu'ilz fussent suprimez, et que maistre Smith vous en satisferoit davantaige. Puis m'a reproché les lettres et messages que j'avois mandé à Lillebourg, et si je voulois entreprendre de luy estre ainsy contraire.

Je luy ay respondu que je n'avois de rien plus esloignée mon intention que de norrir division et contrariété entre Vostre Majesté et elle, mais que je luy voulois tout librement confesser que, si j'avois peu quelque chose en faveur de ceulx qui maintiennent vostre party en Escoce, que indubitablement je l'avois faict; et que je ne vouldrois en cella espargner ma vie, non que luy dényer que je n'y vollusse employer quelque office de mon debvoir; mais qu'elle se moquoit de moy: car elle donnoit bon ordre qu'il ne pouvoit aller, ny venir, aulcunes lettres ny messages, de vostre part, par dellà.

Et ainsy m'estant licencié gracieusement de la dicte Dame, maistre Smith est venu, le jour après, me trouver, desjà tout expédié d'elle et des seigneurs de ce conseil; qui m'a asseuré qu'il emportoit de quoy pouvoir conclure, ou par alliance, ou par ligue, une bonne et bien estroicte amytié avec Vostre Majesté et avecques la France, s'il vous playsoit, Sire, y procéder, ceste foys, à bon esciant. Je luy ay respondu qu'il trouveroit une parfaictement bonne disposition en Voz Majestez Très Chrestiennes, qui vous attandiez, à ce coup, de voir réuscyr quelque effect de tant de bonnes parolles du passé, et que son voyage, s'il ne tenoit à luy, seroit indubitablement très utille à ces deux royaulmes; et luy ay offert ung des miens pour l'accompaigner, et pour le faire bien recepvoir par dellà, qui a monstré qu'il le desiroit infinyement; dont luy ay baillé le Sr de Sabran, lequel, sellon le loysir que j'ay heu de le pouvoir instruyre, vous informera, Sire, d'aulcunes choses qui s'entendent, et qui estoient en termes en ceste court, sur la dépesche du dict Sr Smith, et aussi de ce qui résulte, jusques à ceste heure, de la négociation que milord de Housdon a faicte avec les Escouçoys, pareillement de l'estat de la Royne d'Escoce, et comme se retrouvent à présent ceulx de Lillebourg, avec aulcunes aultres particullaritez bien expécialles, qui me semblent importer assés que Vostre Majesté les sache, premier que de tretter avec le dict Sr Smith. Sur ce, etc.

Ce xe jour de décembre 1571.

INSTRUCTION AU Sr DE SABRAN.